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Editions CARÂCARA

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Après le 15 Août

 

Jean-Yves Barbe

 

PRESENTATION

Son auteur nous a donné si peu de renseignement sur lui même mais peu importe. Il s'agit de lire cette nouvelle et d'y apprendre combien le désespoir humain conduit des êtres dont les désirs les plus légitimes ont été bafoués (ne pas perdre un enfant, être un peu considérés, etc.) à des actes que l'on nomme à tort "insensés" : ici, le paysan a prévu avec sa femme leur disparition, tous deux savent ce qu'ils font et ont certainement muri leur projet. Ce paysan, quelques jours avant, vient inviter son ami qui laboure, mais ce n'est pas par raillerie (les autres, peut-être), c'est parce qu'il tient à lui dire adieu spécialement, comme à son seul ami. Tant de délicatesse chez des gens frustres avant d'en finir avec la vie. L'auteur, avec une grande économie de moyens, a su en rendre compte. De même, on appréciera les notations portant sur la campagne, ces mots d'autrefois qui disparaissent ("mêtive", "marienne" ) qui dénotent d'une réelle connaissance de ce monde.

Cette nouvelle est-elle "réaliste", "naturaliste" ? Sans doute mais si nous la publions, - peu en rapport, semble-t-il, avec notre réflexion sur les espaces imaginaires - c'est pour y déceler quelque lien très étroit entre l'image du sillon que l'on doit tracer droit et à une certaine profondeur et les courbures, noeuds et entrelacs que le coeur humain trace par-dessus : les vies humaines sont peu rectilignes, et les labours y sont souvent des blessures.

N'hésitez pas à donner votre opinion à son auteur. En voici l'adresse : jean_yves.barbe@libertysurf.fr

 


Après le quinze août

Après le quinze août, ce n'est plus pareil. Non pas que l'air soit moins brûlant et le ciel moins bleu, quoique les orages se donnent souvent rendez-vous à cette époque, mais tout simplement parce que le temps semble en suspens.

Cela ne se voit pas, ça se ressent.

Pourtant c'est toujours les vacances et l'on voit passer de temps en temps, sur la route qui borde le clos d'ahaut, les belles caravanes des gens de la ville. Même s'il n'en passe pas tous les jours, à chaque fois l'oeil brille d'envie devant ces symboles d'insouciance qui évoquent les parasols et les chemisettes multicolores ; même les fameux embouteillages dont parle la première chaîne sont un luxe inaccessible aux gens des campagnes.

Pourtant le thermomètre flirte toujours avec les trente degrés et les vaches le savent bien qui viennent chercher l'ombre des grands chênes en début d'après-midi quand les hommes font la marienne ; justement, les siestes durent plus longtemps quand la mêtive est terminée.

La mêtive, c'est l'ensemble des travaux qui régissent la récolte des céréales . Chez nous, c'est elle qui commande à l'été. C'est une saison bruyante et sale : du matin au soir, les batteuses se signalent par un nuage de poussière et par le chant des courroies qui entraînent leurs innombrables engrenages.

Quand les batteuses se taisent définitivement, hibernant pour un long sommeil de onze mois et demi au fond des hangars où elles servent de nichoirs aux poules en mal de poussins, l'été change de visage.

C'est d'abord la physionomie des champs qui se modifie.

Dans les grandes plantes et dans le clos de devant l'ondoiement des blés a laissé la place aux chaumes. Ce sont ces tiges de paille de dix à quinze centimètres qui ont échappé à la faucheuse et qu'on appelle aussi des pécos. Ils égratignent les petits campagnards, permettant de les identifier à coup sûr grâce aux zébrures qui marquent leurs mollets nus.

Dans les vergers , les branches des pommiers commencent à s'arquer sous le poids des pommes à cidre.

Accompagnant les transformations du paysage, la faune témoigne elle aussi de l'avancement de la saison.

Ce sont des petites volées d'étourneaux qui ratissent les chaumes et se gavent des graines oubliées par les hommes .

Ils nichent dans le petit bois qui borde les plantes et sont chaque jour un peu plus nombreux .

Dans un mois, comme une armée préparant la guerre, ils seront des milliers à se rassembler pour leur grande migration vers l'Afrique.

Ce sont les oreilles des jeunes lapins de garennes qu'on a juste le temps d'apercevoir entre les rangs de betteraves avant qu'ils ne nous montrent leur queue. Le vent qui emporte notre odeur nous a dénoncés !

Evoluant au milieu de ces changements qu'ils provoquent ou subissent, les hommes ressentent aussi la fin de l'été.

Leur démarche est plus lourde, moins nerveuse. Il est vrai que pendant quelques semaines ils seront moins tributaires du temps : qu'un orage survienne et ils s'abriteront dans la grange en regardant sereinement les grosses gouttes s'écraser dans la poussière .

Tant redoutée il y a seulement huit jours, la pluie est maintenant considérée comme salvatrice. Le blé, surveillé par les chats, s'étale en gros tas dans les greniers et la paille est bien serrée dans ces barges en forme de maison sur lesquelles l'ondée glisse sans dommage.

Aujourd'hui le SOMECA pétarade dans le chemin qui relie la ferme aux grandes plantes . La charrue, une bi-soc, se balance sur l'attelage, au gré des bosses.

Jean a sa vieille casquette de tous les jours : la poussière accumulée, le suint des animaux et la pluie ont dilués les couleurs d'origine en un gris presque uniforme. Neuf, sur l'étal du commerçant, le jour de la foire saint Nicolas, le couvre-chef éclatait de motifs écossais et n'avait rien à voir avec cette galette informe que le conducteur porte aplatie sur l'oreille gauche.

Une main sur le volant, l'autre main appuyée sur l'aile qui protège la roue arrière droite du tracteur, Jean conduit lentement et essaie d'éviter les ornières laissées par les vaches. Le moteur tourne rond , affichant à peine quinze cents heures au compteur et sortant d'une révision chez Colliaux, le mécanicien agricole d'Iffendic.

La première heure a rapidement passée. Jean a commencé le labour par le côté des Plantes qui borde le champ de Pierre Favrais. Un oeil sur les réglages de la charrue, l'autre sur le chêne qu'il a pris en ligne de mire pour tracer un sillon bien droit, il fait particulièrement attention à son travail. Les agriculteurs se jugent entre eux sur la qualité de leur labour .

Les sillons doivent être rectilignes et d'une profondeur régulière.

Seule, la terre arabe doit être retournée : marron foncée , légère et douce à la fois et toujours prometteuse de bonnes récoltes . La "jale", cette terre jaune et stérile enfouie à quarante centimètres , ne doit pas apparaître.

Jean a mal au cul. La fatigue et le stress de la moisson ont fait réapparaître ses hémorroïdes et le vieux coussin vert, sur le siège , est trop mince pour amortir les trépidations du moteu. Le front plissé et les yeux enfoncés dans les orbites ne lui donnent pas bonne mine. Il a cinquante cinq ans mais en paraît facilement cinq de plus. La nature, c'est bon pour la santé quand on y prend ses vacances mais quarante années passées à travailler la terre, ça vous vieillit prématurément n'importe quel bonhomme.

Le tracteur est maintenant presque en bas du champ, en face de l 'ancien chemin qui débouche dans le virage de chez Boussin.

Les yeux fixés sur la "ra", Jean ne prête pas attention à la silhouette qui apparaît derrière la haie du champ à Pierre Favrais. D'ailleurs , la forme hésite entre végétal et animal : est-ce un arbrisseau , caressé par le vent, poussant à l'ombre tutélaire d'un grand chêne ou bien un être humain dont les mouvements économes se confondent avec le balancement des branches basses de l'arbre centenaire ?

C'est en voulant chasser une mouche que Jean détourne la tête un instant. Une fraction de seconde suffisante pour apercevoir la forme qui lève un bras dans sa direction. Maintenant il n'y a plus de doute c'est bien un homme qui se trouve derrière la haie. Une bouteille au bout du bras tendu bien haut, il annonce clairement ses intentions. Il enjambe le talus, évitant les ronces et débouche sur la terre labourée.

Jean a reconnu son voisin André Chevillon. Le béret toujours enfoncé profondément sur le crâne , décollant ainsi de larges oreilles qu'il eut été préférable de couvrir discrètement d'un couvre chef plus large et les épaules recouvertes du même paletot noir qui le vêt du premier janvier au trente et un décembre, trop mince pour les frimas de janvier, trop lourd et trop chaud pour la saison actuelle mais toujours utilisé comme une seconde peau encore plus crasseuse que la première, André est reconnaissable de loin.

Tout le monde l'aime bien . On dit que c'est un brave gars mais chez nous c'est pas une qualité qui inspire beaucoup de respect. Avoir de la terre au soleil, avoir des vaches bien grasses et nombreuses qu'on met à pâturer dans les prairies qui borde la grande route et qui seront jugées discrètement par les voisins, avoir des gros rendement de blé qu'on évoquera négligemment au café d'après la messe, tout ça c'est du sérieux.

Le gars André exploite une ferme de six hectares. Six hectares de petits champs mal exposés au nord et qui ne lui laissent pas de revenus suffisant. Alors André loue ses bras de ferme en ferme depuis trente ans ; depuis qu'il s'est marié avec Yvonne. Elle aussi c'est une brave femme. On dit qu'elle est courageuse et travailleuse mais on ne l'emploie pas. Yvonne s'est cassé une jambe dans sa jeunesse en voulant stopper une jument affolée par des chiens et depuis elle boite bas et ça ralentit son travail, alors on préfère engager des femmes plus costaudes pour donner un coup de main à la moisson ou au ramassage des betteraves. Et puis l'Yvonne boit. C'est le facteur qui la voit certains matins avec le regard vitreux et l'haleine qui fleure l'eau de vie à plein nez.

Par chez nous, on en dit trop rien : on sait bien que le malheur s'est installé définitivement chez les Chevillon. Il y a d'abord eu les fausses couches d' Yvonne et puis le petit Albert qui est arrivé comme un rayon de soleil après des années de pluie. Il a vécu deux ans avant de mourir sous les roues du camion de l'épicier. Il y a eu l'épidémie de bruxellose qui décime régulièrement le troupeau. Il y a maintenant les créanciers qui viennent régulièrement rendre une petit visite chez André. Et puis il y a les bouteilles de " gouttes " qui se vident de plus en plus vite.

Jean vient d'arrêter son tracteur : le moteur du Someca s'est enfin tu, libérant les tympans et laissant place au bruit de la campagne . André se rapproche du tracteur, marchant lentement sur les grosses mottes de terre fraîchement retournées. Dans sa main , la bouteille de cidre est une promesse de fraîcheur râpeuse et pétillante. Le verre est posée sur le goulot, prêt à servir aux deux hommes qui commencent à échanger sur le temps. Il ne viendrait à l'idée de personne, ou alors cela paraîtrait inconvenant , de commencer un conversation sans parler du temps.

André est d'autant plus volubile qu'il se sent particulièrement à l'aise avec Jean. N'ont-ils pas fait leur service militaire , leur régiment comme ils disent, ensemble !

Ils parlent du temps et puis des récoltes , des prochaines semailles et des betteraves qui souffrent de la sécheresse, d'une vache qui vient d'avorter et du prix du lait qui monte moins vite que celui des engrais. La bouteille de cidre a vécu. André et Jean se serrent la main avant de se quitter. Alors que Jean se penche pour actionner le démarreur, André se retourne vers lui et donne un petit coup de main sur le capot du tracteur :

- Au fait, j'oubliais de te dire : dimanche prochain, on va faire une grande fête chez nous. Tu vas voir, il y aura plein de monde : tous les voisins seront là, la famille aussi, même le maire sera là. Si, si, tu verras, même toi, tu seras là!

Et puis André est reparti avec sa bouteille vide qui se balançait au bout de son bras, sans laisser à son voisin le temps de demander une explication.

Jean a continué son labeur, pensivement. La grande fête, il n'y croyait pas : les Chevillon étaient trop pauvres pour inviter qui que ce soit chez eux. Ils avaient aussi trop de fierté pour étaler leur misère au grand jour.

Cette histoire était tellement bizarre que Jean n'osa même pas en parler à sa femme. A quoi bon accabler d'avantage un pauvre homme enlisé dans sa misère !

Le dimanche suivant, il y eut effectivement beaucoup de monde chez les Chevillon. Même le maire était là.

André avait tué sa femme d'une cartouche de chevrotine dans la bouche et s'était ensuite pendu dans l'étable, près du vieux chien qui gémissait comme un bébé.


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