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Editions CARÂCARA

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Hommage à Gauguin

texte

de

N. Trevync

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Préface de l'éditeur

La vie de Paul Gauguin souffre de l'ombre portée par celle si pathétique de son ami Van Gogh, si bien que l'on en oublie toute la déraisonnable puissance. Une existence épique, aimerait-on dire. Convenons de ces quelques traits remarquables : un employé qui découvre la peinture (peintre du dimanche) et qui abandonne tout (famille, confort, respectabilité) pour peindre ; un collectionneur suffisamment éclairé pour choisir les plus grands noms de l'impressionnisme ; un homme originaire d'Amérique du Sud qui épouse une danoise, vit à Paris ou à Copenhague, et termine sa vie dans le Pacifique ; d'autres épisodes le montrent creusant le canal de Panama, fondant une école de peinture en Bretagne, compagnon de route de l'infortuné van Gogh, luttant contre les commerçants chinois et l'administration française à Tahiti, et toujours luttant à l'excès, contre l'absence de passion et de rêve.

Lui rendre hommage, - enkomion en est le genre -, sous une forme poétique où ce sont les personnages mêmes de ses tableaux qui s'avancent vers lui et s'adressent à lui, c'est un peu partir, voire chalouper avec lui, le temps d'une errance faite de sons et d'images, selon le rythme d'une phrase et les détours qu'elle suggère. Des visages nous regardent soudain intensément. "Hommage à Gauguin" de N. Trevinc c'est comme une fresque aux vives couleurs qui aurait les plis d'un lourd velours.

 

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Gauguin

(Ouverture)

Récitant :
En 1891, Paul Gauguin fait voile vers Tahiti ; voyage d'un homme séparé de sa femme et de ses enfants, voyage d'un homme inquiet quant à ses dons créatifs, voyage d'un artiste désespéré de ses échecs, même si à quarante trois ans il est considéré comme le chef de file des néo-impressionnistes.

Il se dit : "Je dois fuir ce monde civilisé"
Il se dit aussi : "je vais retrouver la sensation pure".
A peine parti, il se voit de retour avec une oeuvre vraie et nouvelle ; là, sur les quais de Marseille, au milieu des malles et des ballots, parmi les senteurs et les vives couleurs, là sur le pont du navire cinglant sur les océans, Gauguin chargé de pinceaux, de toiles et de papiers, chargé d'attentes, s'en va.

Très loin, une Tahitienne devine qu'il vient.

Une Vahiné (Téha Amana) :

Dans l'indolence des après-midis où nos rêves se raréfient,
assises sur les dentelles que trace sur le sol l'ombre des palmiers,
nous plongeons nos doigts dans le sable rouge et attendons.

La mer lève sur les coraux ses vagues blanches.
Emue, elle vient à nous et se plaît à nous regarder sans fin.

Gauguin :

Cette traversée n'en finit pas. Nous sommes au soixantième jour.
Le pont est balayé d'embruns. Je n'ai jamais peint la mer, je n'ai que faire de peindre le réel.
C'est bleu, c'est gris, c'est vert. Mon œil réclame autre chose.
A dix huit ans, je naviguais déjà comme mousse, une fois mes études achevées.
Moi, l'enfant né de princes péruviens, qu'ai-je à faire de ces vulgaires images des choses?
Il y a plus à voir : des songes, des hallucinations, des spectacles idéaux, des rêveries du premier jour.

Ma mère fut Eve. Je suis un primitiviste.

Une Vahiné :

Cachées dans les sous-bois odoriférants, dénouant nos tresses noires,
les yeux mi-clos, nous attendons que la hache de cet homme s'apaise
et que ce chien se lasse de courir après les nuages
bombés comme les voiles de ces navires venus de loin
car nos seins devenus lourds palpitent d'un nouveau songe mystérieux.

Gauguin :

Bientôt nous accosterons, des oiseaux sont venus autour des mâts.

Je vais m'ensauvager, ne plus voir ni sentir comme en ces jours européens d'opprobre.
Ah! mes amis, je vais vous ouvrir les voies d'un régal coloré.
J'entends vos cris en ce dernier banquet que vous avez organisé pour mon départ.
Mallarmé, de sa douce voix, me récita ce poème :"La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres. Fuir, là-bas fuir…"
Voilà qui est fait mais je reviendrai porteur de joies extrêmes
et mes tableaux leur seront un autre banquet somptueux à jamais.

Une Vahiné :

"Gauguin"! un oiseau en passant a poussé ce cri
ou bien c'était le bruit incestueux de la cascade
ou le tremblement de qui dort et se parle à soi.
Je devine un voyageur raide, de longs cheveux sur le col,
au corps émacié, qui vient au Paradis.

Il nous faudra avoir des songes célestes
et nous baigner dans des épanouissements de fleurs. Nous allons exister.
O Téhura, ô Vairumati, et moi Téhura Amana,
voici qu'à midi nous serons belles,
entre des bleus et des rouges radicaux,
cernées de mauves et de roses indécemment posés côte à côte.

Gauguin

Formalités à remplir : l'immense médiocrité s'étale toujours plus loin.
Administrateurs, marchands, hommes méchants,
devant vous ces traces sur le sable sont celles de cavaliers sur la plage,
la nuit brille à peine de quelques étoiles inconnues,
des palmiers remuent leur tête,
je ne sais quoi peuple ces bois et ces rivages, et nous guette
de ses yeux ancestraux
nous peindrons demain pour lui retirer tout pouvoir sur nos vies épuisées

Une Vahiné:

L'esprit des morts veille : quand nous dormons il nous dévisage.
Là-bas, dans la forêt, il dresse son masque sournois
et les cavaliers l'ont poursuivi en vain.
Au fond de vilains rêves, il se terre.

Bientôt, nos fleurs dans nos cheveux faneraient,
bientôt nos gestes se mourraient.
O peintre, viens nous rendre à la lumière des soirs et des matins,
de tes admirations et de tes sensations.

Gauguin :

Belle et douce Océanie ! A Paris, je dirai à mes amis que l'ombre n'est plus, que les femmes regardent par delà les épaules de leurs amants, qu'il fait bon peindre sans fin.

Une Vahiné :

Dans l'indolence des après-midis,
où nos reflets dans l'eau s'effacent, nous attendons.
Gauguin nous rêve-t-il encore ?
Une lumière primitive nous enveloppe, d'avant le monde.
Nos corps ont des lueurs sauvages.
Notre peintre toujours plus ensauvagé quand il repartira,
reviendra jusqu'à mourir ici avec nous, vous verrez.
A-t-on idée des parfums de nos îles, de nos attentes prisonnières de ses toiles et dessins ?
Entre ses mains, entre ses pinceaux, nous sommes nées, pour tous.
Gauguin, nous poserons nos lèvres sur la pierre de ta tombe.

 

Récitant:

Paul Gauguin mourut à l'âge de cinquante cinq ans aux îles Marquises
.C'était le 8 Mai 1903. Il avait eu la vie d'un réprouvé pour avoir voulu ré-enchanter le monde.

-II-

Nevermore.

Récitant:

Il y a des dates dont ni les assistants ni même l'intéressé ne voient l'importance.Le 23 mars 1891 quelques amis fêtent en un banquet le départ de Gauguin pour Tahiti. Tahiti est en train de naître à la peinture et aux yeux de tous. Nul ne le sait encore. Le peintre a quarante trois ans, il croit encore qu'il sera reconnu, s'il apporte à ses contemporains des œuvres invraisemblables. C'est pour cela qu'il part, persuadé que la vérité en peinture est loin des musées et des académies, loin des villes et des progrès. Gauguin arrivera à Tahiti en septembre de la même année. Papeete le déçoit vite. La pureté retrouvée, c'est Téhura, une jeune tahitienne.

Gauguin :

Tu me demandes parfois comment je vivais. Nous aussi avons de bons amis. Nous nous réunissons, tiens, comme en ce jour avant mon départ. Tu vois, belle enfant, ils étaient tous réunis pour moi. Mais je ne m'en souviens pas autant que du jour où ta mère t'a donnée à moi. J'avais un beau cheval pour visiter l'île. Je m'enfonçais loin de Papeete qui déborde de ce que je hais : la blanche civilisation ! Alors je pars et cours les bois. Là, vous m'accueillez et assis parmi vous, l'on me demande si je veux prendre femme. Ah! ce naturel comme c'est beau! Et tes parents te font venir. As-tu treize ans, en as-tu quinze ? Tes cheveux ont des moirures, une orgie de chromes, ta peau est dorée et je vois la pointe de tes seins.

Téhura :

Sera-t-il bon ? Saura-t-il m'aimer ? Je ne lui parle pas, je l'observe. Il est l'homme qui fait des hommes. Il se tait longtemps, moi aussi. Dans la case, ma mère a disposé soigneusement des nattes et des étoffes. Bientôt elle s'en va sur le pas de la porte. Nous resterons seuls.

Gauguin :

Je leur ai dit que je leur dirai tout, de toi et de votre vie.
Odeurs, parfums, "noa noa" dites-vous, je leur apprendrai ce mot si doux : "noa noa", parfums, non, encens des jours heureux et sacrés.
Quand je peins, elle se tient à côté, indifférente et pourtant elle voit tout.
Le soir peut tomber, nous apprenons les étoiles,
les roseaux alignés laissent à la lune le droit de glisser ses filtrations bleutées et glacées.
Nous allons au matin dans le ruisseau voisin baigner nos corps dans autant de lumière radieuse...
Croyez-vous que j'invente ?

Téhura:

Il me trouve la lèvre moqueuse, il semble consolé de je ne sais quel mal où sa tête se perdait et je le vois qui se plait sans fin. Ma mère m'a fait promettre de revenir la voir pour qu'elle sache si je suis heureuse avec lui. Je pars la rassurer et pour voyager, il me donne un peu d'argent.

Gauguin :

Nous n'inventons plus rien, nous sommes devenus stériles, mes amis.
Nos femmes ne nous sont plus désirables parce qu'elles n'ont plus de rêves qui soient plus anciens qu'elles.
La chair est triste, nous ne savons plus créer.
O misère de nos âmes et de nos esprits ! Qui nous a rendus tels ?
Jamais plus nous ne serons doués de vies profondes
et toujours nous serons privés de la seule force qui vaille, la force d'inventer.
Jamais plus.
Elle est partie. O mon odalisque, ô ma nymphe des bois et des sous bois,
reviendras-tu auprès de moi ?
Avec toi, tout est beau, tout est bien, je n'ai plus conscience du Mal, du Bien.

Téhura :

Il a fait venir ici de nouvelles fleurs, des soleils jaunes.
Ils tournent leurs têtes vers le soleil.
Il les a plantées près de notre case et il les regarde en murmurant :
" mon pauvre ami, mon pauvre fou !
Toi aussi, tu as su que nous ne peignons plus les variations de la lumière
mais des constructions de couleurs."
Je vais mettre dans mes cheveux noirs ces fleurs blanches,
je vais me tenir sur le seuil pour qu'il m'admire dans la lumière et l'ombre
et puis je me dévêtirai pour m'allonger et lui dire qu'il est bon.
N'est-ce pas ce que j'ai dit à ma mère ?

Gauguin :

Mes pinceaux sentent l'écurie, ils galopent et dansent, ils l'ont retrouvée,
ma bonne amie, son air moqueur et ses longs silences mélancoliques.
Chut ! ne l'effrayons pas, elle dort en ce moment.
Un enfant va nous naître, mais quelle est sa peur sur son visage dorée,
pourquoi, vous, mes animaux de trait et mes laitières,
ne soufflez-vous pas pour l'échauffer ? Demain, il est mort.
Le génie funèbre, ô mauvais tupapau, a dérobé à sa mère un rêve de vie, il s'est mis en elle et l'assaille de sa lourde vengeance : "donne moi ton enfant ! après tant de plaisir, il te faut me l'offrir, à moi aussi il faut du plaisir !"
Ici, aussi en Arcadie, le ciel s'assombrit
et nos doigts suivent les entailles dans la roche qui ont écrit "jamais plus".
Je me sens à nouveau seul et vide.

Téhura :

Il doit repartir sur un de ces oiseaux blancs qui vont sur l'eau.
Je suis monté sur une pirogue pour le voir le plus longtemps,
puis j'ai eu envie de pêcher et de fendre du bois, afin d'oublier.
Il suffit des gestes de toujours pour que peine s'en aille.
Plus tard dans la soirée, je suis allée me reposer.
Un oiseau vert s'est posé sur le rebord de ma case.
Je songeai à lui sur les flots,
à toutes les toiles qu'il emporte,
à moi qui reste allongée,
et respirant doucement,
j'ai dit comme lui
"jamais plus".

 

-III-

("Les cavales qui m'emportent...sur le chemin de l'Etre")

Récitant :

En juin 1893, Gauguin quitte Tahiti emportant ses tableaux qu'il compte exposer à ses amis. Il restera à Paris jusqu'en 1895 (juillet). Il multiplie les tentatives pour expliquer l'expérience tahitienne, pour la proposer aux autres peintres, sans doute pour comprendre lui-même ce qu'il a vécu. Il se lance dans de longs récits de la vie et des coutumes tahitiennes, sur leur langue, sur leurs croyances. Il expose et se souvient. Un jour, il a croisé deux cavaliers.

Le cavalier :

Etranger, éloigne toi, nous franchissons un gué, des dieux s'y cachent et nul ne doit les apercevoir quand les pattes de nos chevaux ouvriront la surface de l'eau. Regarde au loin, vers la mer qui est verte et insondable. Personne ne la fend, nos barques l'effleurent et les dieux qui y logent y reposent en paix sans que nous les découvrions.

Gauguin :

Les poissons se livraient à leurs soins, ils étaient l'offrande des eaux à leurs gestes beaux et à leurs corps ondulant et souples. Je n'ai jamais vus les indigènes pêcher, ils cueillaient dans l'innocence des ondes. Ces poissons étaient les fleurs nées de la mer, avec leurs écailles dorées et multicolores comme des pétales posés sur le fond des barques. Vous voudriez que ma peinture soit une pêche, une imitation du rapt et du meurtre.
Ah ! qui croira qu'au Paradis la nature invite à copier ! Y a-t-on l'œil d'un appareil photographique ? Mais l'artiste, messieurs, n'a que mépris pour copier. Là-bas rien n'est une copie, tout y est l'originale origine, l'innocence retrouvée, la pure sensation avant toute corruption. L'Art est la seule clef pour y entrer.
Que me veux-tu , cavalier ?

Le cavalier :

Faiseur d'hommes, ne va pas plus loin, le bois devient obscur, l'eau où boit mon coursier blanc et vert est noire comme ton encre de chine. Je l'ai laissé apaiser les dieux qu'il flaire et son haleine les réchauffe. Moi, je vais parler aux ancêtres au fond du ravin où nos sculptures sont logées. Mon cheval est rouge, parce que les esprits se souviennent de la vie, celui de mon ami est gris parce que le soir descend et que les ancêtres sont du soir. N'écoute pas, ce sont des paroles secrètes pour des gens qui vont loin.

Gauguin :

Je n'ai pas marché sur ces chemins comme sur d'autres chemins, c'étaient des chemins célestes, oui, descendus du ciel, j'ai été le premier à soulever leur poussière d'or fin, à errer sous les branches basses serpentines et chargées de fleurs, et de fruits. On n'en voit point de semblables nulle part ailleurs. Ces chemins sont des harmoniques de couleurs, je le dis bien, ils n'ont pas de profondeur, ils sont sans perspective, et ce qui est en bas rejoint ce qui est en haut. Les couleurs suffisent pour les fabriquer et tapisser tous les plans. On n'y voit point la lumière se poser car tout est déjà lumière de couleurs. Jeunes peintres, voici notre route. Cavalier, avançons ensemble.

Le cavalier:

Compagnon, rejoins-nous sur la grande plage de sable rose, les gués sont traversés, les bois ne nous retiennent plus et les ancêtres morts nous sont favorables. En longues caresses, le vent apporte de bons gros nuages pour courir avec nous. Nous t'attendons. Il fait bon être libres, sans plus aucune crainte puisque tout est fait de songes à respecter.

Gauguin :

J'avais beau m'approcher au plus près, je n'entendais jamais ce qu'elles se disaient. Leurs bouches parlaient, des mots venaient vers moi que je comprenais parfaitement (je vous en toucherai un mot) mais leurs mots parlaient en même temps une autre langue, plus musicale, plus ancienne, qu'elles avaient en commun. C'est pourquoi les femmes de ces îles restent longtemps silencieuses. Elles écoutent l'autre langue en elles qui parle et les enveloppe de bonheur. J'ai traduit cela par leurs gestes et leurs membres, ô la grâce de leurs mouvements, ô la douceur des courbures.
Le corps, ce n'est pas seulement l'anatomie. Académies, Académies, votre langage est pauvre, si pauvre ! Il y a des fluidités corporelles où s'enroulent les vagues et les vapeurs des nuages. C'est une tout autre langue. Nous devons apprendre le tahitien. Cavalier, que dites-vous face au vent ?

Le cavalier :

Ami, d'où sommes-nous, que sommes-nous, où allons-nous? Nous voulons bien te répondre. Seules les femmes le savent sans jamais l'avouer. Il suffit de voir. L'une a cueilli un fruit, l'une murmure à l'autre, l'une regarde le sous bois, l'une s'assoit près d'une vieille femme et l'accompagne, l'une et l'autre surveillent un enfant assoupi. Des animaux les entourent et savourent d'être avec elles. L'idole se tait et en dit moins. Tu sais, nos dieux se plaisent parfois parmi nous mais surtout parmi nos femmes et nos enfants. Ils savent pourquoi.

Gauguin :

Je n'ai plus à peindre autrement. Ce sera mon manifeste. Ce qui se montre n'a pas besoin d'être répété par de vilains mots. Ces femmes m'ont appris que la vie se sert de nous pour venir au monde, qu'elle n'est que couleurs voulant s'épanouir et que recherche d'ententes et de bonheurs. Alors même les oiseaux ne songent plus à s'envoler, chiens et chats font bon ménage, et hommes et dieux admirent l'infinie beauté du corps féminin. Mais où êtes-vous, mes amis ? Tout ce silence m'effraie. Je ne vois plus aucun peintre, aucun cavalier.

-IV-

L'Esprit des morts

[Juillet 1895, second départ de Marseille pour Tahiti ; arrivée en septembre ; il ne reviendra plus en Europe ; sa santé s'altère et les soucis financiers l'indiffèrent ; il apprend la mort de sa fille préférée, ne correspond plus avec son ex-femme ; il tente de se suicider, vend ses tableaux de maître, édite un petit journal ; le monde antique des mahoris le fascine de plus en plus ; sculptures à leur école, peintures rendant compte des puissances occultes de leur rituel ; Gauguin voit bien que Tahiti est déjà "contaminé" par l'occident et que ses croyances sont mortes ; il décide de partir plus loin, aux iles Marquises. ]

Mette :

Cher Paul, je m'adresse à toi une dernière fois. Notre vie commune est bien trop loin déjà pour que le ressentiment domine. J'ai appris ton nouveau départ pour Tahiti et je considère que tu ne reviendras plus maintenant. Moi, à Copenhague, toi là-bas et le temps qui passe. Tu me demandes des nouvelles de nos enfants. Ils vont bien sauf Aline qui me paraît plus fragile. Je te prie de songer à ta santé. Une dernière fois. Mette.

Récitant :

Paul Gauguin ne va pas bien. Il est au bord du gouffre. Il ne part plus pour découvrir Tahiti, il fuit à Tahiti. Désargenté, affaibli, sans soutien, incompris, il y apprend la mort de sa fille unique Aline. La désespoir le saisit, il tente de se suicider.

Gauguin :

Mette, je n'ai plus envie de rien. J'ai vendu les toiles que j'aimais tant : Cézanne, Van Gogh, Redon et d'autres... Quand je les achetais, j'étais fortuné, j'avais un métier et une famille. Leur poison est passé dans mes veines. Elles m'ont donné envie de peindre et m'ont perdu. J'ai mal à ma jambe : une mauvaise fracture dans une rixe pour une mauvaise femme. Mon cœur bat moins bien, moins vite car mes vaisseaux sont durcis par l'alcool. Je suis couvert de cloques comme un lépreux et nul christ ne vient me guérir. Je vis sans femme, sans argent, sans reconnaissance, sans ma fille Aline, sans elle, ô seigneur ! Je suis à mon calvaire.

Aline :

Père, relève-toi, je suis là parmi les pierres et les bois de l'île, entre les roseaux et les fleurs. Suis ma trace sur l'herbe pleine de rosée, le long de cette liane qui gagne la voûte et le ciel. Il faut peindre : des cavaliers sont encore sur la plage, le mystère des choses est encore posé sur les lèvres des femmes, elles continuent à le murmurer au vent pour qu'il l'emporte vers tous. Il faut sculpter. La nature est un immense chantier de formes.

Gauguin :

Est-ce donc ainsi que les indigènes font des formes ? Si l'on sculpte, est-ce pour redonner du corps à ce qui n'en a plus ? Veut-on que les esprits retrouvent une apparence, une enveloppe où habiter ? Les volumes ont ce pouvoir, les couleurs sont des présences effleurées, les volumes sont des lieux où se tenir quand on est exilé, sans appui.
Je leur donnerai des yeux plus gros, plus larges parce qu'ils ont vu l'au-delà. Ils savent, ils ont contemplé l'infini, ils ont vu de quoi les emplir de raisons de regarder.
Nous leur ferons, Aline, des yeux plus grands que les tiens, et des corps comme des épaves de bateaux.
Ils ont traversé l'infini et viennent, usés, s'abîmer chez nous.

Aline :

Ce ne sont pas des statues de bois,
mais des proues encore neuves
pour conduire nos frêles pirogues.
Grave leurs contours comme si tu les caressais.
Les esprits des morts se souviendront alors
de leur mère qui, la première, les caressa,
du contact de l'eau quand ils nageaient,
du vent sur leurs peaux mouillés,
et des longues caresses de leurs amants. La vie ainsi s'insuffle.
Grave ou peins cela. Voilà qui les rend
immémoriaux, et bienveillants.

Gauguin :

Sans doute que la vie future possède aussi ses propres caresses que nous ignorons. Cela leur donne cet air halluciné et ses gestes gauches qui sont d'ailleurs, qui répondent à d'autres incitations sensitives et souscrivent à d'autres émois lointains. Les indigènes vénèrent les esprits, ils acceptent qu'ils viennent vivre parmi eux, à leur façon si différente, ils sont une autre tribu familière et dérisoire.
Je sculpterai tout cela. Je peindrai l'effroi et la fascination avant que tout disparaisse. Je ne parle pas des missionnaires et de leurs belles églises, et des enfants qui prient notre Dieu céleste. Ce dieu-là, au moins, a souffert, et des anges l'entourent. Qui voit des anges est encore un homme vif.
Mais le monde bascule, le monde sacré s'éteint. Les commerçants chinois et européens ont tout détruit. Ce peuple se meurt, il ne croit plus en ces songes, il ne visite plus ses rêves anciens.
Gauguin, Gauguin, regarde-toi. C'est ta fin qui vient.
Bats-toi tant que tu peux. Tu sais qu'en art tu as eu raison, tu sais que l'échec n'est plus possible : tout sombrerait, tous tes sacrifices, tous tes efforts. Plus rien ne restera à voir, plus rien que notre pauvre monde utilitaire. Les cases ne seront plus en chaume, les champs produiront, les eaux des lagons seront couvertes de filets, les femmes seront voilées d'oripeaux et l'alcool, notre abîme à tous. Comment vivre si le Paradis n'est plus ? Toi, au moins, tu l'auras visité et connu.

Récitant :

Il publie un petit journal "Les Guêpes" pour défendre les indigènes et les petits blancs victimes des capitalistes. Il polémique et bataille. Les nouvelles de Paris ne sont pas bonnes. Ses toiles ne se vendent pas. Pire : il paraît exotique. Sa sauvagerie, c'est-à-dire son originalité, n'est pas vraiment reconnue. A ce moment, avec le peu d'argent qui lui reste, avec le peu de forces qui le maintiennent encore debout, Gauguin quitte Tahiti pour des îles plus lointaines, moins contaminées, les îles Marquises. Le sillage du vaisseau qui l'emporte se referme à jamais sur toute idée de retour.

 

- V -:

Soyez mystérieuses et soyez heureuses

[Aux îles Marquises, arrivée en septembre 1901, installation à Atuona, construction de la "maison du jouir " ; derniers récits '"Avant et après") ; combat contre le colonialisme ; épuisement physique ; une oeuvre picturale sans souci d'aucune gloire ; le peintre seul face son génie. 8 mai 1903 mort. Exposition commémorative la même année à Paris au salon d'automne.]

Gauguin :

Je fais un dernier effort en allant m'installer à Atuona, île des Marquises. L'anthropophagie y existe encore. O délices ! ô sauvagerie ! C'est avant de mourir mon dernier feu d'enthousiasme, de quoi me rajeunir et faire la conclusion de mon talent. Quand ces sauvages voient mon bateau jeter l'ancre, ils disent encore que c'est une île voyageuse allant sur les chemins de la mer extérieure.
Les montagnes vêtues de nuées blondes et de nuages roussâtres y cachent encore des génies rôdeurs des ténèbres. La vie y est simple, sans mensonge, et cette jeune fille est "l'ornée-pour-plaire". Voilà qui me convient.

Récitant :

Le séjour de Gauguin va de septembre 1901 au 8 mai 1903 date de sa mort. Il y construit de ses propres mains une maison qu'il nomme "la Maison du Jouir". Dix huit mois de totale indépendance et de créativité éclatée : il peint, dessine, sculpte, écrit, se querelle, va en justice, est malade. La gloire à conquérir ne l'intéresse plus, le jugement des autres non plus.

Gauguin :

Ce matin, il a plu.
Sur la plage j'ai retrouvé des cavaliers tout à leur affaire silencieuse et les vagues étaient aussi de fringants chevaux qui les accompagnaient.
Je les ai peints comme si je les avais déjà aperçus autrefois sans pouvoir alors les comprendre et je les ai suivis dans la forêt où un cavalier monte un cheval blanc et son ami un tout noir.
Une barque bleue est prête à partir. Où partons-nous ? Quelle sera la couleur de la barque qui m'emportera ?
Un chien court entre leurs pattes. Ils vont aussi m'enlever mais je m'accroche aux tons rouges et bleus de la forêt.

Récitant :

La vie du peintre est celle d'un renégat, d'un insurgé, d'un isolé, d'un homme malade. Il défend les indigènes, contre les injustices d'une société coloniale mais il est surtout épuisé physiquement. Moralement il se sait libre, digne de l'admiration, certain qu'un jour il aura raison. L'Europe lui donnera raison. Alors il reprend les pinceaux.

Une vahiné :

Qu'attends-tu, vieil homme ? Mes yeux ne sont-ils pas langoureux et mes cheveux parfumés ?
Ils sont roux comme les flammes du soleil sur les monts.
Je veux que tu me regardes longtemps.
Nous rêvons des heures entières comme autrefois,
de la même eau d'indolence et de souvenirs mêlée,
nous sommes toujours entourées de fleurs
et notre peau dorée ruisselle toujours de nos bains
dans les cascades et dans la mer verte fermée par les récifs.
Parfois nous murmurons de lancinantes complaintes parce qu'il est doux d'être tristes sans raison, et ce soir, à la lumière de grandes torches, nous danserons à moitié nues avant de nous assoupir sur les nattes de nos cases, satisfaites de la vie.
Mais, ô faiseur d'hommes, tout a changé en nous, à cause de toi.
Nous rêvons des heures entières mais nos rêves ne sont plus les mêmes,
ô esprit rôdeur des couleurs. Tu les as sans doute modifiées.
Nous ne pensons plus aux coraux, au ciel qui se baisse sur la mer,
aux coups de pagaie qui conduisent d'une île à l'autre,
aux caresses de nos amants, aux cris des oiseaux dans les taillis,
aux esprits qui dérobent nos enfants, aux prêtres sacrifiant nos cochons rouges,
aux fruits toujours mûrs pour nos lèvres boudeuses,
aux marins venus nous enivrer, aux étoffes nouvelles sur nos beaux corps.
Nous rêvons des heures entières mais nos songes n'ont plus les mêmes images à poursuivre,
glissant sur les feuilles des arbres ou sur le dos des poissons.
Tu nous as plus transformées qu'aucun vaisseau de tes frères d'armes et de marchandises,
qu'aucun de tes semblables, qu'ils soient cruels ou bons.
Nous rêvons autrement, sans fin, nous posant sur des parfums et des vapeurs insensés,
sur des lits de fleurs et de couleurs que nous n'avons jamais eus,
sur des vibrations irisées jusque là inconnues.
Quels vents nouveaux naissent de nos éventails ?
Qui les a amenés jusqu'à nous ?
Qui, sinon toi, nous a vues belles à ce point, uniques et intenses sinon toi ?
Et si tu nous demandes à quoi nous rêvons,
parce que vous, les hommes, vous ne comprenez jamais vite ces choses-là,
parce que toi, peintre sans fortune ni chance jeté sur nos rives,
tu es trop faible pour savourer ta grandiose conquête,
nous te répondrons dans la seule langue que maintenant nous connaissons :
c'est d'être telles que tu nous a peintes,
heureuses et mystérieuses, mystérieuses et heureuses.

 

FIN

 

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