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Anton KIRCHENBAUER

 

Le Voyage de Ménélas

(traduit de l'allemand par G. Schaufelberger)

 

Nota bene : les citations en caractères grecs sont ici transcrits en caractères latins. Dans l'option téléchargement apparaissent en revanche les caractères grecs.

 

Préface de la Rédaction

 

Retrouver les itinéraires que narre l'Odyssée a été depuis l'Antiquité une des préoccupations les plus courantes de l'érudition. Les hypothèses sont nombreuses et toujours appuyées sur une lecture passionnée du texte, intervertissant l'ordre des vers, les relégant dans l'enfer de l'interpolation, dénonçant la lecture fallacieuse de certains manuscrits ou adoptant des corrections éclaircissantes, lisant et relisant les scholies et les propositions de l'étymologie, y ajoutant celles des sciences contemporaines comme l'archéologie ou la géographie. A. Kirchenbauer est de ces savants de langue allemande de la fin du XIXème s. qui ont tant marqué notre connaissance du monde odysséen par leurs minutieuses enquêtes devant aboutir à une reconstitution exacte de la réalité décrite par Homère. Ce qui est dit est de l'ordre du monde réel, voilé par des siècles d'inconnaissance involontaire. Pour ce savant, l'Odyssée est un récit qui se passe dans l'Océan indien (Die Irrfahrt des Odysseus als eine umschiffung Afrika's Erklaert, Berlin, 1877) et non en Méditerranée. Toute l'originalité d'A. Kirchenbauer se situe dans ce choix audacieux et peu suivi par la critique officielle. Les arguments qu'il avance ont le même sérieux que ceux d'une autre hypothèse : le poème homérique est d'une telle plasticité que chacun y aura raison s'il adopte cette méthode de vouloir renvoyer à un plan réel. En effet, certains ont décidé pour toute la Méditerranée (V. Bérard), pour une partie (orientale) de cette mer(T. Séverin), d'autres pour l'Atlantique (A. Bombard, G. Pillot), avec une batterie de raisons astucieuses dont la garantie dépend plus des titres universitaires (à cet égard s. Bérard est le mieux placé) que de l'intrinsèque validité : la véritable interrogation est de se demander pourquoi telle hypothèse l'emporte sur les autres à un moment donné, dans un contexte social et historique donné. Mais ces hypothèses si l'on accepte de leur garder cette fonction purement spéculatives, sont un bien pour l'esprit, en raison des voyages qu'elles permettent ou pour les collectes de faits qu'elles autorisent autour d'un thème. Nous n'avons que faire de les railler ou de signaler leur fragilité ou de les mettre en concurrence, elles doivent plaire comme de purs objets de conjecture. Certainement disent-elles les préoccupations géo-politiques d'une époque (l'expansion coloniale européenne) mais aussi des réveries de lettrés soucieux de donner à leurs admirations le cerne d'une forme stable et définitive : oeuvre de création en fait.

Pour comprendre le travail d'A. Kirchenbauer quant au voyage de Ménélas (Die Irrfahrt des Menelaos, Wien, 1877), il faut avoir à l'esprit ces deux passages de l'Odyssée; l'un au chant III (celui ou Nestor, vieil ami d'Ulysse, raconte à Télémaque les difficultés du retour pour les chefs achéens après la prise de Troie) l'autre au chant IV (celui où Ménélas raconte son propre retour). Il faut donc se remémorer ces passages. Nous choisissons la traduction (volontairement archaïsante) de Leconte de Lisle, la plus proche de l'époque de Kirchenbauer, à défaut de savoir la traduction allemande dont il se servait.


Chant III - s. 153-187 et s 276-313

"Au matin, traînant nos nefs à la mer divine, nous y déposâmes noytre butin et les femmes aux ceintures dénouées. Et la moitiéde l'armée restaauprès du roi AtréideAgamemnon; et nous, partant sur nos nefs, nous naviguions. Un Dieu apaisala mer où vivent les monstres, et, parvenus promptement à Ténédos, nous fîmes des sacrifices aux Dieux, désirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrité, nous refusant un prompt retour, excita de nouveau une fatale dissension. Et quelques uns, remontant sur leurs nefs à double rang d'aviron, et parmi eux était le roi Odysseus plein de prudence, retournèrent vers l'Atréide Agamemnon, afin de lui complaire. Pour moi, ayant réuni les nefs qui me suivaient, je pris la fuite, car je savais quels malheurs préparait le Dieu. Et le brave fils de Tydeus, excitant ses compagnons, prit aussi la fuite ; et le blond Ménélas nous rejoignit plus tard à Lesbos, où nous délibérions sur la route à suivre. Irions-nous par le nord de l'âpre Khios, ou vers l'île Psyrié, en la laissant à notre gauche, ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents ? Ayant supplié Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna de traverser le milieu de la mer d'Euboia, afin d"viter notre perte. Et un vent sonore commença de souffler; et nos nefs, ayant rapidement parcouru les chemins poissonneux, arrivèrent dans la nuit à Géraistos ; et là, après avoir traversé la grande mer, nous brulâmes pour Poséidaôn de nombreuses cuisses de taureaux. Le quatrième jour, les nefs égales et les compagnons du dompteur Tydéide Diomédès s'arrétèrent dans Argos, mais je continuai ma route vers Pylos, et le vent ne cessa pas depuis qu'un Dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je suis arrivé, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les Akhaiens qui se sont sauvés ou qui ont péri. Mais ce que j'ai appris, tranquille dans mes demeures, il est juste que tu en sois instruit, et je ne te le cacherai point. "

" Et nous naviguions loin de Troiè, l'Atréide et moi, ayant l'un pour l'autre la même amitié. Mais comme nous arrivions à Sounion, sacré promontoire des Athènaiens, Phoibos Apollôn tua soudainement de ses douces flèches le pilote de Ménélaos, Phronia Onétoride, au moment où il tenait le gouvernail d la nef qui marchait. Et c'était le plus habile de tous les hommes à gouverner une nef, aussi souvent que soufflaient les tempêtes. Et Ménélaos, bien que pressé de continuer sa course, s'arrêta en ce lieu pour enselevir son compagnon et célébrer ses funérailles. Puis, reprenant son chemin à travers la mer sombre, sur ses nefs creuses, il atteignit le promontoire Maléien. Alors Zeus à la grande voix,s'opposant à sa marche, répandit le souffle des vents sonores qui soulevèrent les grands flots pareils à des montagnes. Et les nefs se séparèrent, et une partie fut poussée vers Kètè, où habitent les Kydônes, sur les rives du Iardanos. Mais il y a, sur les côtes de Gortyna, une roche escarpée et plate qui sort de la mer sombre. Là, le Notos pousse les grands flots vers Phaistos, à la gauche du promontoire ; et cette roche, très petite, rompt les grands flots. C'est là qu'ils vinrent, et les hommes évitèrent à peine la mort ; et les flots fracassèrent les nefs contre les rochers, et le vent et la mer poussèrent cinq nefs aux proues bleues vers le fleuve Aigyptos. Et Ménélaos, amassant beaucoup de richesses et d'or, errrait parmi les hommes qui parlent une langue étrangère. Pendant ce temps, Aigisthos accomplissait dans ses demeures son lamentable dessein, en tuant l'Atréide et en soumettant son peuple. Et il commanda sept années dans la riche Mykènè. Et, dans la huitième année, le divin Orestès revint d'Athéna, et il tua le meurtrier de son père, le perfide Aigisthos, qui avait tué son illustre père. Et quand il l'eut tué, il offrit aux Argiens le repas funéraire de sa malheureuse mère et du lâche Aigisthos. Et ce jour là, arriva le brave Ménalaos, apportant autant de richesses que sa nef en pouvait contenir. Mais toi, ami, ne reste pas plus longtemps éloigné de ta maison."

Chant IV - v. 351-586

"Malgré mon désir de retour, les Dieux me retinrent en Aigyptié, parce que je ne leur avais point offert les hécatombes qui leur étaient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous oubliions leurs commandements. Et il y a une île, au milieu de la mer onduleuse, davant l'Aigyptiè, et on la nomme Pharos, et elle est éloignée d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent pousse en poupe, peut en franchir en une jour entier. Et dans cette île il y a un port excellent d'où, après avoir puisé une eau profonde, on traîne à la mer les nefs égales. Là, les Dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflèrent point qui mènent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes vivres étaient déjà épuisés, et l'esprit de mes hommes était abattu, quand une Déesse me regarda et me prit en pitié, la fille du Vieillard de la mer, de l'illustre Prôteus, Eidothéè. Et je touchai son âme, et elle vint au-devant de moi tandis que j'étais seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de l'île, pêchant à l'aide des hameçons recourbés, car la faim tourmentait leur ventre. Et, se tenant près de moi, elle parla ainsi :
- Tu es grandement insensé, ô étranger, ou tu as perdu l'esprit, ou tu restes ici volontiers et tu te plais à souffrir, car, certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'île, et tu ne peux trouver aucune fin à cela, et le coeur de tes compagnons s'épuise.
Elle parla ainsi, et, lui répondant aussitôt, je dis:
- Je te dirai avec vérité, qui que tu sois entre les Déesses, que je ne reste point volontairement ici ; mais je dois avoir offensé les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les Dieux savent tout, quel est celui des Immortels qui me retarde en route et qui s'oppose à ce que je retourne en fendant la mer poissonneuse.
Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre Déesse me répondit :
- O Etranger, je te répondrai avec vérité. C'est ici qu'habite le véridique Vieillard de la mer, l'immortel Prôteus Aigyptien qui connaît les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de Poseidaôn. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a engendrée. Si tu veux le saisir par ruse, il te dira la route et comment tu retourneras à travers la mer poissonneuse ; et, de plus, il te dira, ô enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arrivé dans tes demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route longue et difficile.
Elle parla ainsi, et, aussitôt, je lui répondis :
- Maintenant, explique-moi les ruses de ce Vieillard, de peur que, me voyant, il me prévienne et m'échappe, car un Dieu est difficile à dompter pour un homme mortel.
Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre Déesse me répondit :
-O Etranger, je te répondrai avec vérité. Quand Hélios atteint le mileiu d'Ouranos, alors le véridique Vieillard marin sort de la mer sous le souffle de Zéphiros, et couvert d'une brume épaisse. Etant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydnè, sortant aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant l'âcre odeur de la mer profonde. Je te conduirai là, au lever de la lumière, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les ruses du Vieillard. D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant séparés par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger au milieu d'un troupeaude brebis. Dès que vous le verrez presque endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force, et retenez-le malgré son désir de vous échapper, et ses efforts. Il se fera smblable à toutes les choses qui sont sur la terre, aux reptiles, à l'eau, au feu ardent ; mais retenez-le vigoureusement et serrez-le plus fort.Mais quand il t'interrogera lui-même et que tu le verras tel qu'il s'était endormi, n'use plus de violence et lâche le Vieillard. Puis, ô Héros, demande-lui quel Dieu t'afflige, et il te dira comment retourner à travers la mer poissonneuse.
Elle parla ainsi, et sauta dans la mer agitée. Et je retournai vers mes nefs.

(Suit la description de la capture de Protée par Ménélas)

Le Vieillard dit :
- Avant tout, tu devrais sacrifier à Zeus et aux autres Dieux, afin d'arriver très promptement dans ta patrie, en naviguant sur la noire mer. Ta destinée n'est point de revoir tes amis ni de regagner ta demeure bien construite et la terre de ta patrie, avant que tu ne sois retournévers les eaux du fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et que tu aies offert de sacrées hécatombes aux Dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les DIeux t'accorderont la route que tu désires.
Il parla ainsi et, aussitôt, mon coeur se brisa parce qu'il m'ordonnait de retourner en Aigyptiè, à travers la noire mer, par un chemin long et difficile. Mais, lui répondant, je parlai ainsi :
- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le recommandes ; mais dis-moi, et réponds avec vérité, s'ils sont revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que Nestôr et moi nous avions laissés en partant de Troiè

(Suit alors le récit de la mort d'Ajax, d'Agamemnon, de la détention d'Ulysse auprès de Calypsô)

Ayant accompli ces choses, je retournai, et les Dieux m'envoyèrent un vent propice et me ramenèrent promptement dans la chère patrie".


C'est donc à partir de ces vers (et d'autres aussi) qu'A. Kirchenbauer tente de définir l'itinéraire de Ménélas cherchant à revenir à Sparte. Toute sa démonstration se fonde sur l'hypothèse que trois strates se superposent : une période de composition très ancienne (XVème s. av. J-C), une moyenne au Xème s. et une moderne vers le VIIIème s. av.J-C. La superposition s'observe aux notations temporelles : les anciennes versions comptaient en années, la moderne en jours. Ainsi, indiquer l'Aurore (Eôs) ne signifie pas le matin mais l'époque de l'équinoxe du printemps dans les anciennes versions. Et indiquer que le soleil est au milieu pendant que Zeus tient sa balance, nous apprend que nous sommes au solstice d'été, à midi, quand le 21 juin tombait dans la Balance: indication précieuse pour une datattion donnat le Xème siècle avant J-C. C'est à cette époque que Ménélas abandonna son projet de naviguer vers le Sud dans l'Océan indien pour revenir par là où il était venu, la Mer Rouge . Car l'espace est à dilater aussi : Ménélas attend le vent du sud (Mousson d'été) qui le ramènera de Socotora (île du golfe d'Aden) pour rentrer là où la version moderne n'envisage qu'un retour du delta du Nil en Grèce, car Protée représente le Nil en crue. Mais il faut aussi remembrer les vers : d'abord le projet de Ménélas de partir en Mer Rouge, l'attente de vents favorables, le retour nécessaire et les conseils auprès d'un marin local nommé ausi Protée. mélange d'une indication temporelle (la crue du Nil) et d'une indication réaliste (un vieux marin local).

La démonstration s'appuie sur l'étymologie et l'on y apprend qu'il existe un pays où les crocus fleurissent au printemps...

 

 

LE VOYAGE DE MENELAS par A. KIRCHENBAUER

 

INTRODUCTION

 

 

Les épopées homériques sont une énigme que la critique littéraire a cherché à résoudre de bien des manières : j'ai essayé d'en pénétrer l'essence sur la base des indications scientifiques qu'elles contiennent, en posant qu'un récit ancien contient des informations tout aussi anciennes, en reconstituant dans le passé, sur la base de la loi de précession des équinoxes, les configurations du ciel et de la terre et en me familiarisant avec elles, jusqu'à ce qu'elles correspondent avec les indications homériques, tirées de l'observation de la nature. J'ai commencé par les données astronomiques, par apprendre à décrire les positions de Sirius, de la Balance, du Lion, du Capricorne, du Dragon, de l'Ourse, des Pléiades, d'Orion, dans leurs différentes configurations, de sorte que le globe céleste me serve de commentaire. J'ai discerné le sens le plus profond de ce langage des images et démontré que Poséidon était à comprendre comme l'image du Verseau, et donc, ce qui demandera des études ultérieures pour être établi dans toute son étendue, que la religion grecque et toute la mythologie grecque avaient leurs racines dans une adoration du ciel, une " ouranolâtrie ". En ce qui concerne la terre, j'ai mis en lumière des connaissances de géographie mathématique, et une foule d'indications importantes dans les domaines géographiques, météorologiques et cosmologiques.

J'ai exploré à fond l'Odyssée de cette manière, et prouvé que son noyau est un fragment d'une ancienne histoire grecque où se dessinait dans le temps, l'espace et la forme, une circumnavigation de l'Afrique au XVéme siècle avant J.C.. De l'Iliade, je ne me suis servi pour l'instant que pour prouver mes vues de manière générale, mais je dois, parce que la saga de Ménélas apporte de la lumière sur sa facture, indiquer brièvement comment la genèse de l'Iliade m'est apparue.

Je distingue quatre groupes d'idées, quatre stades de développement. Le premier comprend la geste des dieux, dans laquelle je reconnais, comme je l'ai dit plus haut, une description du ciel : Poséidon, un représentant de cette geste, pointe vers 2000 avant J.C. Le deuxième comprend l'ancienne épopée historique, à peu près contemporaine de l'ancienne Odyssée, appartenant donc au XVéme siècle avant J.C. Ensuite vient une période de rassemblement des textes anciens, de fusion de la geste des dieux avec les actions humaines en une seule épopée ; on peut la placer au Xéme siècle avant J.C.Enfin, seulement aux temps historiques, entre 900 et 800 avant J.C. environ, L'Iliade et l'Odyssée prennent peu à peu la forme sous laquelle nous les connaissons aujourd'hui : c'est la période de la poésie rhapsodique.

J'ai trouvé, en les confrontant constamment à la nature, une échelle objective de mesure de la valeur des indications homériques, et découvert de plus que les mots anciens, surtout les épithètes, ont un sens prégnant : ce ne sont pas des "epitheta ornantia", ils contiennent diverses descriptions précises de la nature : et encore que les indications de temps ne sont pas à prendre dans un sens journalier, mais dans un sens annuel, comme cela ressort clairement de la description des étoiles.

Il m'est apparu ainsi une rupture dans le développement de la culture grecque entre la deuxième et la quatrième période, rupture qui trouve son explication si l'on regarde l'histoire grecque. Les migrations doriques ont entraîné un remodelage total des implantations et des points de vue, auquel devait succéder une nouvelle ère. Avant elles, l'épique apparaît comme un résumé concis, les données temporelles sont prises dans leur sens annuel, le chant est façonné pour être porteur du savoir et de la religion. Après elles, c'est la période de mise en commun des connaissances et des conceptions des anciens. C'est comme si un esprit hors du commun avait collecté les trésors des Anciens pour les préserver de l'oubli et les avait rassemblés d'une main experte sous une forme nouvelle ; je crois que cet "assembleur" n'est autre qu'Homère ; mais après lui, les conteurs errants, professionnels ou non, se sont emparés de ce texte épique, lui ont donné en toute liberté de composition sa forme plastique, son luxe de couleurs et son allure moderne, ont rajeuni l'histoire en faisant des saga et des contes, jusqu'à ce que ces contributions divergentes des rhapsodes soient à nouveau enrayées et que le poème retrouve son unité. L'ensemble des actions et les estimations du temps apparaissent à l'échelle du jour, le poème n'est plus porteur du savoir et de la religion, il n'est plus un moyen, mais un but en lui-même : il sert au divertissement.

Il y a encore beaucoup à faire pour que cela soit prouvé dans le détail. La saga de Ménélas seule offre un tel fragment isolé, d'où cette introduction. Je donne les ouvrages que j'ai publiés sur ce sujet, car ils sont nécessaires à la compréhension de ce qui va suivre, et je ne les citerai plus : "Ein Schluss auf das Alter der Ilias aus der Differenz zwischen dem Sirius- und Sonnenjahr" (Conclusion sur l'âge de l'Iliade d'après les différences entre l'année solaire et l'année de Sirius), Vienne, Gerold, 1874 ; "Beiträge zur homerischen Uranologie" (Contribution à l'ouranologie homérique), Vienne, Gerold, 1874 : "Die Irrfahrt des Odysseus als eine Umschiffung Africas erklärt" (Le Voyage d'Ulysse : une circumnavigation de l'Afrique), Berlin, Calvary, 1877.

Entre ma méthode et celles utilisées jusqu'ici, il y a deux différences fondamentales, concernant l'une le contenu, l'autre la forme de l'épopée.

Les épopées homériques sont à distinguer absolument des uvres des écrivains grecs de la période historique, elles ne sont pas à lire comme tel ou tel livre moderne, car elles portent en elles une formation d'un millénaire et demi et ont conservé les traces des modifications de l'esprit grec durant cette période ; elles se sont déposées comme les couches sédimentaires géologiques, non pas les unes sur les autres, mais les unes à côté des autres ou les unes dans les autres ; leur interprétation demande donc une méthode basée sur les sciences naturelles et sur la connaissance des lois de transformation du ciel et de la terre. Seule une comparaison constante avec la nature permet de définir les rapports d'espace et de temps, et ce n'est qu'ainsi que s'éclaire l'action et qu'elle prend à la lecture sa juste perspective, de sorte que l'on peut reconnaître, ou au moins deviner, son arrière-plan historique. Les philologues qui sont capables d'interpréter Xénophon, Platon, Sophocle, ne sont pas pour autant en mesure d'expliquer Homère. L'étude de la cosmologie et des sciences naturelles va de pair avec la lecture d'Homère. Le livre de la nature doit enfin prendre la place des scholiastes.

La forme de l'épopée ne doit pas être placée au dessus de son contenu. Le rhapsode d'aujourd'hui dispose des mêmes lois qu'avaient prises en compte les anciens.

"La règle d'or chez les conteurs interdit au barde de dénouer les fils qui composent le tissu multicolore des chants, c'est-à-dire revenir en arrière de leur robe aux fils de lin qui la tissent et montrer l'origine de la chaîne et de ses ajouts. Le chanteur, comme voix du poème, doit tout dire, mais rien qui lui soit propre". Cela vaut pour les bardes, mais pas pour la recherche philologique, car sinon la science tomberait dans les chaînes que, dans son imagination, elle s'est plu à forger pour le conteur. La plupart des philologues éprouvent une grande timidité devant cette règle d'or et donnent au poète des privilèges énormes, suivent sa fantaisie et s'empêtrent tellement dans son romanesque qu'une recherche intellectuelle sérieuse ne peut plus se développer.

La forme du poème n'est pas d'argile ou de bronze, qu'on ne pourrait rétablir une fois brisée, la forme de l'épopée reste, même si la critique la décompose ; et même, elle devient réellement compréhensible et merveilleuse pour le lecteur avisé, lorsqu'elle permet de connaître sa formation et que les traces des anciens se détachent clairement.

Manquer de connaissances en sciences naturelles et, par là, sous-estimer les indications qui s'y rapportent chez Homère, s'en tenir de plus aux formes poétiques plus récentes de l'épopée, ne peut que conduire à des résultats erronés. Toute l'action de l'Iliade et de l'Odyssée se déroule en très peu de jours, l'action des 4000 vers de l'Iliade se passe en très peu de temps, Ulysse fait le tour de la Méditerranée jusqu'à la Sicile durant son voyage, les Sirènes chantent, les Planktes sont des rochers écroulés ; on tolère des îles flottantes, des pays où il fait nuit quand le soleil se lève avec des étoiles qui se couchent toujours au troisième tiers de la nuit ; à personne ne vient l'idée de douter du fabuleux fleuve Océan et de penser à un courant dans l'océan ; bientôt c'est Homère qui se trompe, bientôt il n'aurait pas connu une contrée de ses propres yeux, mais par ouie dire ; bientôt on le voit comme un hâbleur dont il ne faut pas prendre les dires à la lettre, bientôt on le traiterait d'ignorant.

Un tel résultat de la recherche est insoutenable. Et pourtant il est à prévoir qu'une méthode comme la mienne, qui secoue toute la tradition jusque là admise en ce qui concerne Homère, les anciennes conceptions de l'histoire, des sciences, de la religion et de la mythologie, ne sera pas facilement admise. Je ne peux pas m'attendre à ce que les porteurs de la science philologique abandonnent les édifices solidement enracinés de la tradition dès que leur seront donnés des premiers résultats sporadiques ; même avec la meilleure volonté, cela est impossible parce qu'il existe entre la philologie et les sciences naturelles un abîme infranchissable, comme entre les sciences naturelles et les autres branches de la science. Aucun organe scientifique de la philologie n'a encore présenté une discussion détaillée de mes écrits ; il semble qu'on les ignore plus volontiers que de s'occuper de cosmologie ou d'astronomie. Un article dans la lit. Centralblatt (gazette littéraire) m'a éreinté, sans émettre aucune critique sur des points particulier, mais seulement de manière générale, en me reprochant de "passer outre à toutes les découvertes de la science concernant l'épopée", et que, en suivant ma méthode, on en arriverait à la conclusion que "les poèmes d'Homère n'auraient d'autre but que de mystifier le lecteur, car il ne saurait jamais s'il doit prendre les concepts les plus simples dans leur sens propre ou dans leur signification étendue". Comme si un progrès de la science était possible quand, persévérant dans les croyances qui font autorité, on ne pouvait pas aborder les problèmes non résolus sous un angle nouveau. Que diraient les archéologues si l'un d'eux déclarait que les nombreux appendices, ajouts et modifications d'un édifice ancien le mystifiait ? Quel nom les géologues donneraient-ils à celui d'entre eux qui dirait que les différentes couches géologiques avec leur différentes formations rocheuses étaient faites pour mystifier les géologues ? Un tel critique a bien raison de taire son nom.

Je ne suis pas de formation un historien de la nature, et un spécialiste peut trouver chez moi bien des considérations à reprendre ou à améliorer ; cependant, même si les propositions que j'ai établies étaient complètement fausses, ce qui n'est certainement pas le cas, la philologie ne pourra pas éviter, dans ses recherches sur Homère, d'emprunter, tôt ou tard, le chemin que j'ai défriché. La philologie est déjà passée par un processus de clarification lorsqu'elle s'est ralliée aux sciences de la nature, je veux dire lorsqu'elle s'est engagée dans la voie de la philologie comparée. En comparant les langues, elle est devenue science naturelle et a créé, pour le côté philologique de la recherche, des bases solides et inébranlables ; elle doit pouvoir en faire autant pour le côté concret, je parle ici par rapport à l'épopée. Homère présente pour l'ensemble du monde érudit un attrait irrésistible et bien fondé, qui amènera à intégrer les sciences naturelles et à les joindre à la philologie pour résoudre les grandes énigmes. Chez Homère se trouve la clé pour comprendre l'antiquité, la grecque et la romaine, et en lui, jusqu'à aujourd'hui, l'art plonge ses racines multiples. Le proverbe dit : "Ex ungue leonem" : l'influence largement étendue d'Homère permet de le retourner et de dire : "Ex leone unguem".

Pour l'école, ma méthode présente aussi peu de danger que la philologie comparée ; et l'école n'a rien à voir avec les controverses. La première exigence sera de choisir pour l'usage scolaire de meilleurs extraits d'Homère ; une édition complète ne se justifie pas, mais les morceaux choisis le sont de telle manière que les textes les plus anciens voisinent avec les plus récents, ce qui rend impossible leur explication. Pour les débutants, il faut leur faire lire les plus belles images de l'épopée la plus récente, qui n'offrent pas de grosses difficultés sur le plan de la langue et de la réalité.

 

 

VOYAGE DE MENELAS

(ERRANCES DE MENELAS)

 

Les livres III et IV de l'Odyssée nous donnent des informations fragmentaires sur les voyages de Ménélas. Leur étude donne les résultats suivants : après la chute de Troie, Ménélas est d'avis de rentrer rapidement au pays, ce qui le met en désaccord avec son frère (III, 141 sqq) ; il est un des premiers à s'embarquer (III, 276) ; il rencontre Nestor et Diomède à Lesbos (III, 168 sqq) ; près de Maleia, il subit une tempête qui chasse la plupart des vaisseaux vers la Crête, et lui-même, avec cinq navires, vers l'Égypte (III, 286-302); de là, il erre pendant huit ans à l'est, passe à Chypre, chez les Phéniciens, les Ethiopiens, les Sidoniens, les Érembes, les Lybiens où il est partout richement reçu (III, 301-305 ; IV, 81-90, 128, 617 ) ; enfin, il est bloqué dans l'île de Pharos et y souffre même de la faim. Eidothea lui conseille de capturer son père Protée et de l'amener à lui dire comment rentrer au pays ; il faudra retourner en Égypte et s'y concilier les dieux par des hécatombes. Il en profite pour élever un monument commémoratif à son frère Agamemnon. Après cela, il rentre rapidement et sans problèmes chez lui (IV, 381-586) et y arrive juste le jour où Oreste enterre Égisthe et Clytemnestre (III, 311). Dès lors, il vit tranquillement avec Hélène dans un ravissant palais près de Lacédémone. Le jour où Télémaque vient le voir, il fête le double mariage de sa fille Hermione avec Neoptolemos et de son fils Megapenthos avec la fille d'Alector.

On voit que le récit est homogène : il commence par le deuil et se termine, une fois les douleurs surmontées, par des mariages. La course vagabonde se déroule dans les pays qui bordent l'est de la Méditerranée, comme dans l'Odyssée. Le merveilleux n'a pas besoin d'explications, c'est le propre des contes. Il est aussi difficile de distinguer l'ancien du nouveau, le noyau de l'habillage, la vérité de la fiction, que dans l'Odyssée.

L'ESPACE

En ce qui concerne l'espace, trois lieux nous renseignent particulièrement :

Ménélas s'est rendu dans la Thèbes égyptienne (IV, 125-137).

Ménélas est allé à Chypre, chez les Phéniciens, en Égypte, chez les Ethiopiens et en Libye (IV, 83). Ici, l'expression "kai Sidonious kai Erembous" fait difficulté ; On considère Sidonious comme un substantif sur le même plan que Aithiopas : "Ménélas vint chez les Ethiopiens, chez les Sidoniens et chez les Erembes". Mais l'expression "kai... kai", à elle seule, nous apprend déjà que SidoniouV est un adjectif, et que les Ethiopiens sont donc par là distingués en Sidoniens et en Erembes. Les Sidoniens sont des Phéniciens, et que Ménélas ait été en Phénicie est déjà clairement dit au vers 83 ; au vers 84, il s'agit d'Ethiopiens sidoniens, ou d'Ethiopiens près de Sidon.

EremboV se dérive en partie de eremnos, noir, sombre, et en partie du mot hébreux arab que l'on prononce aussi erab. En tout cas, on entend par là les Arabes, et comme on ne sort pas de la Méditerranée, seulement ceux qui habitent à l'est de Sidon. Les Ethiopiens sont divisés en deux, d'après I, 21 - "oi men dusomenou Uperionos, oi d'aniontos". Ceci signifie, d'après mon explication de l'Hyperion, ceux qui habitent à l'est et ceux qui habitent à l'ouest de la zone tropicale. Par rapport au monde ancien, ceux de l'ouest sont à situer dans l'Afrique tropicale, ceux de l'est, dans l'Asie tropicale. Ainsi, il faut considérer l'Arabie tropicale du sud comme l'Ethiopie proprement dite. Il ne s'agit donc, quand on parle d'Ethiopiens sidoniens, que d'une distinction visible localement : les Ethiopiens sont tous les hommes au teint sombre, brûlés par le soleil - aithiôps -. Ménélas n'a donc été que chez les Ethiopiens de l'est, ce qui ressort de leur distinction en sidoniens et erembes : ceux-ci sont exclusivement en Arabie, ceux du nord habitant dans la région de Sidon, ceux du sud en Arabie tropicale. Mélénas est allé chez les Égyptiens et chez les Phéniciens (te kai), puis (te) chez les Ethiopiens, aussi bien les Sidoniens que les Arabes (kai kai), et troisièmement en Libye (de). Les Erembes sont donc les Lotophages de l'Odyssée.

Bien que Ménélas n'ait voyagé que par mer (IV, 82), nous voyons pourtant dans IV, 81-85 que ses voyages se sont aussi peu limités à la Méditerranée que ceux d'Ulysse et que Ménélas a dû au moins parcourir la Mer Rouge.

De la Libye, on cite encore une curiosité (IV, 85) : "aphar keraoi telethousin". ajar signifie entre autres "tout de suite, aussitôt" et l'on traduit que les moutons y naissent déjà pourvus de cornes . Bien que cela ne se produise nulle part dans la création, la critique littéraire ne s'est pas préoccupée jusqu'ici d'enquêter sur cette entorse à la nature : on trouve en effet tellement naturelle l'évocation de telles merveilles dans les contes qu'on explique ainsi la formation de l'épopée. Je veux montrer, comme je l'ai fait en bien des passages de mon étude sur l'Odyssée, que ces contes de nourrice ne sont pas dans le texte, mais reposent sur la première poésie rhapsodique et sont des interprétations philologiques.

aphar signifie bien "tout de suite, aussitôt", mais ce n'est pas sa signification première : il signifie aussi "prêt, disponible" (II. XII, 814, aphar cheires eisin amunein). Je construis ajar de a privatif et jar, la racine qui apparaît dans phar-os " la charrue", phar-s-os "un morceau arraché", pharynx "gosier, gorge". far seul signifie, d'après Curtius, "percer, fendre, se casser". Le foret (la vrille) nous fait voir le tranchant torse, et a-jar signifie donc dans l'espace "sans sinuosité", et dans le temps "sans retard", d'où "tout de suite" et "prêt". ajar keraoi signifie donc "cornu sans sinuosité" et teleqousin , non pas "naissent", mais "croissent". Ainsi, la nouvelle rapportée signifie tout simplement qu'en Libye, les moutons croissent avec des cornes sans courbure, des cornes droites. Et, de fait, c'est, encore de nos jours, une particularité des moutons nubiens qu'ils n'ont pas de cornes recourbées comme nos béliers, mais des cornes droites. Le mouton à crinière africain, Ammotragus tragelaphus, possède des cornes presque comme celles d'une chèvre, montant droites depuis la tête et se recourbant vers l'extérieur seulement près de leur extrémité. C'est un animal transitoire entre la chèvre et le mouton et, pour cette raison, aussi frappant aujourd'hui qu'il y a quatre mille ans ; ainsi, les récits de l'Odyssée ne sont pas seulement conformes à la nature, mais font preuve également d'une observation judicieuse, puisque, de nos jours encore, les Sciences naturelles utilisent la forme et la courbure des cornes pour distinguer les différentes espèces de moutons.

Il est aussi probablement conforme à la nature que les brebis agnèlent trois fois l'an (IV, 86), car, dans les climats chauds, elles agnèlent encore de nos jours deux fois par an, et que la nature de ces animaux n'a pas encore été étudiée exactement. L'abondance de lait, de fromage et de viande est également conforme à la nature. Mais Amais rassemble ce tout vraisemblable comme complément de ajar et augmente ainsi le merveilleux, alors qu'il est clair que le vers 86 n'est pas à sa place : il ne peut être que l'explication des vers 87, 88, 89, et donc doit être après le vers 89 : "il y a du lait, du fromage et de la viande en abondance, car les brebis agnèlent trois fois l'an". On voit que le rhapsode, qui préfère la fable pour exciter la curiosité, a ici atteint son but.

Les informations importantes sur le voyage de Ménélas se trouvent en IV, 351-587 ; elles font pendant aux errances d'Ulysse et sont, bien qu'à plus petite échelle, un échantillon de la poésie rhapsodique et de l'interprétation qui en a été faite jusqu'ici.

Ménélas est retenu dans l'île de Pharos. Une île de la Méditerranée au nord de l'Égypte, devant Alexandrie, s'appelle Pharos, et bien qu'aucune des caractéristiques données par Homère à sa Pharos ne lui corresponde, bien que le héros Ménélas se conduise comme un enfant lorsqu'il se laisse renvoyer en Égypte pour regagner Sparte depuis Pharos, il n'est venu encore à l'idée d'aucun philologue de se demander et de vérifier si la Pharos homérique est bien la même que la Pharos historique. La Pharos actuelle, qu'Alexandre a déjà reliée à la terre ferme d'Égypte par une digue de trois mille pieds, ne peut donc pas être cette Pharos depuis laquelle un bateau prend un jour entier par bon vent pour gagner l'Egypte, cette Pharos qu'il est si long et si pénible de rejoindre. On s'en sort de la manière habituelle : Homère s'est trompé, il ne connaît la côte égyptienne que par ouï-dire. D'autres prennent l'information au sérieux, ajoutent que la Méditerranée s'est tellement abaissée depuis lors, ou bien que le Nil a gagné tellement de terres sur la mer que la distance de l'île à la terre ferme s'est considérablement réduite. C'est l'explication que donnaient déjà les anciens, comme Plutarque, et qu'ont reprise tous les modernes ... ce sont les acquêts de la science ! il n'y a aucune hardiesse à passer outre.

Voyons les caractéristiques de l'île homérique de Pharos. Pharos est située devant l'Égypte "proparoithen Aiguptou"(vers 355). Comme on cherche cette île au nord de l'Égypte, on comprend "devant l'Égypte", sans plus, comme "au dessus" ou "au nord" de l'Égypte. Mais une île située au sud de l'Égypte peut être également désignée comme étant "devant l'Égypte". Et en fait, ce concept se trouve précisément dans la composition du mot pro-par-o-i-qen : "dans la direction vers ici", c'est-à-dire depuis le sud vers la Grèce. Cette île se trouve "avant" l'Égypte. C'est dire qu'elle se trouve au sud de l'Égypte. Au nord se dit "kaquperqen" (XV, 404); ici la direction est prise depuis Ortygie : "ortugihs kathuperthen, "depuis le haut vers le bas, au dessus, au nord d'Ortygie", de même que nous confondons souvent le nord avec le haut. La direction se prend depuis le lieu où se trouve celui qui parle, donc depuis la Grèce. Ainsi Pharos se trouve au sud de l'Égypte.

L'île se trouve dans une mer très agitée (354). Ce ne peut être ni la Méditerranée, ni laMer Rouge, car elle se trouve "là où les navires sortent dans la mer" : es ponton ballousin (359), et, plus précisément, "quand les vents soufflant vers le large se lèvent, qui accompagnent les navires sur le large dos de la mer" : ep 'eurea nôta thalassês (362). Ceci nous fait sortir de la Mer Rouge et du Golfe d'Aden, sur une île d'où l'on sort vraiment avec les vents qui accompagnent les navires, la mousson, sur le vrai dos de la mer, l'Océan Indien. Une seule île, à la sortie du Golfe d'Aden, possède ces caractéristiques.

Cette île a de plus "un bon port" (358), où "les navires font de l'eau avant de partir sur le large dos de la mer" (359). À la sortie du Golfe d'Aden, il y a plusieurs îles : la plus grande est Socotora. Et de nos jours, elle est encore remarquable, précisément parce que les navires y font escale pour faire de l'eau, avant de se lancer dans l'Océan Indien. L'île homérique de Pharos est donc Socotora.

Il faut un jour entier par bon vent pour naviguer de Pharos jusqu'en Égypte (356-57). Il arrive aux jours ce qui leur arrive généralement dans les emplois anciens : la période ne doit pas être prise à l'échelle du jour, mais à celle de l'année. panhmerin ne peut signifier "un jour entier", mais doit signifier "un été entier". Il faut six mois à un navire par bon vent pour aller de Pharos en Égypte. Il est absurde qu'un navire mette un jour entier de la Pharos du nord à la côte égyptienne. Il est absurde qu'un voyage d'un jour puisse être décrit comme un voyage long et périlleux qui fait hésiter un marin. Mais si Pharos est l'île de Socotora au sud de l'Égypte, alors les indications de l'Odyssée prennent tout leur sens. Car nous savons déjà qu'Ulysse a mis dix semaines pour aller d'Ortygie jusque chez les Lotophages; de Socotra jusqu'à la Basse Égypte, six mois est un temps qui correspond bien aux anciennes conditions de navigation. De plus, le voyage sur la Mer Rouge est, de nos jours encore, considéré comme pénible et dangereux (393; 483). La profondeur de la mer est faible, les côtes sont rocheuses, bordées de récifs coralliens, sans embouchures de fleuves. La plus grande partie de l'année, soufflent des vents du nord : seuls les navires à vapeur les remontent aisément. La route de Socotra à Suez représente environ 450 miles. C'est une route longue et pénible, qui demande bien une demi année.

Revenons sur le nom de Pharos. phar-os, comme phar-s-os, vient de phar comme a-phar plus haut, et signifie un morceau de terre arrachée, une île qui se trouve près de la terre ferme et ressemble à un morceau qui en aurait été arraché. Pharos est un nom générique et Socotora est "un pharos, comme l'île de Pharos au nord de l'Égypte. Toutes les caractéristiques données par l'Odyssée correspondent au pharos Socotora, aucune au pharos près d'Alexandrie. Pour nous Pharos n'est que l'île de Socotora (1).

Nous voyons ici se répéter le jeu de la poésie rhapsodique que j'avais montré dans l'Odyssée : soit le nom de Pharos a été reporté sur la Pharos d'aujourd'hui à cause de la ressemblance de leur situation, comme le nom des îles Céphaloniques a été tiré du pays imaginaire d'Aia au temps où l'on localisait la préhistoire au voisinage de la Grèce, soit les rhapsodes disposaient d'informations distinctes sur la Pharos du nord et celle du sud, qu'ils ont sans autre mélangées par fantaisie et appliquées à la Pharos du nord. Nous voyons à l'uvre ce même procédé avec l'île d'El Roque, devant Garachico, dont on utilise la description pour décrire l'île Abd el Kury qui a une situation analogue devant le cap Gardafni. Même dans le style de cette description, la ressemblance saute aux yeux.. Dans IX, 116, une description de la petite île devant le port est ajoutée à celle du pays des Cyclopes, et la coupure soudaine du récit est restée visible : nhsoV epeita laceia. De même ici, après les données générales (IV, 351-53), la coupure brutale est nettement visible : nêsos epeita tis esti. Qu'autrefois, il y a deux mille ans, le peuple qui ne voulait que des contes, n'ait pas été choqué par les récits des rhapsodes, il ne faut pas s'en étonner. Mais par contre, que la critique littéraire en reste superficiellement au conte malgré les contradictions, et se laisse aussi facilement mystifier par la poésie rhapsodique, voilà qui est étonnant !

Puisque nous découvrons que dans les descriptions des lieux importants Homère ne s'est pas trompé, que la nature non plus n'a pas subi de modifications extraordinaires, mais qu'il s'agit d'une manipulation habituelle à la poésie rhapsodique, puisque nous découvrons que Ménélas ne s'est pas arrêté à Pharos au nord de l'Égypte, mais à Socotora au sud, et qu'il fallait donc bien qu'il passe par l'Égypte au retour, il nous faut de même examiner une par une les descriptions fantastiques : Protée, les phoques, Halosydnè, le Zéphyr, les filles de Protée et le vieux marin.

Protée nous est suffisamment décrit dans les vers du chant IV, 385-386; 400-402; 417-419. J'ai montré en plusieurs endroits que c'était une personnification du Nil : il ne devient compréhensible que comme dieu-Nil. Protée est immortel, égyptien, sujet de Poséidon; il apparaît en juin, quand le soleil a parcouru la moitié du ciel (400), comme le Nil entre en crue au solstice d'été.

Ce n'est pas une façon de parler quand il est dit : "le soleil a parcouru la moitié du ciel" et ce vers 400 est bien conforme à l'observation de la nature. Même si dans la bouche des aèdes errants et pour toute la philologie actuelle cela ne représente plus que la position méridienne du soleil, n'importe quel jour, à n'importe quelle hauteur, cela signifiait originellement la position du soleil au zénith, dans la moitié du ciel, tel qu'il apparaissait alors en Égypte par 23° 1/3 de latitude nord, le 21 Juin à midi, exactement à 90°, perpendiculaire au dessus des gens. La signification de ce vers est à prendre en considérant l'année.

Les apparitions de Protée au ciel et sur la terre nous sont présentées pour que nous puissions y reconnaître le Nil ; sur terre, il prend toutes sortes de formes, il est chaleur, eau, arbre et animal, comme le Nil lorsque sa crue en Juin amène des pluies, fait verdir le pays, et multiplie ou délivre poissons, oiseaux ou amphibies en grand nombre. Protée doit être considéré comme les Égyptiens considèrent le Nil ; au ciel, à cette époque, le soleil est au zénith mais dans une constellation déterminée; le soleil est dans la constellation du Lion, et à minuit le 21 Juin, du nord au sud, on voit la fameuse ligne "eis Elikên te kai Aigas", la marque du solstice, qui passe aussi par le Dragon. Représentons nous le globe céleste en 1450 avant J.C.. Cette ligne, qui passe par les Ourses, le Dragon, le Renard, le Dauphin, le Capricorne forme le méridien du solstice. Sur ce qu'étaient le Léopard et le Cochon, l'Égyptologie seule pourra nous donner des explications plus précises. Le Lion, l'Ours, le Dragon et le Capricorne sont en conjonction et à midi et à minuit dans le ciel du 21 Juin.

Quand le soleil en Égypte se trouve au milieu du ciel, en Juin, c'est l'époque où les phoques viennent particulièrement volontiers à terre pour nourrir leurs petits, leur apprendre à nager et à s'accoupler. En Baltique, ils mettent bas en Mars et en Avril, s'accouplent en juin. De plus, les phoques sont des animaux très voraces et consomment une grande quantité de poissons.. Et c'est en Juin qu'en Méditerranée les poissons émigrent en bancs, suivis par les prédateurs, comme les thons voraces qui suivent les bancs de sardines et de maquereaux Mais, sur la côte égyptienne, le mois de Juin est l'époque où les poissons se trouvent en quantité car le Nil est en crue. Il est bien connu que des nuées d'oiseaux apparaissent sur le Nil, car ils y trouvent de la nourriture. Ainsi les phoques peuvent aussi y avoir leur rendez-vous. Le Nil est le seul fleuve important sur la côte sud de la Méditerranée et propre à attirer, particulièrement en Juin des poissons prédateurs. Que les phoques aiment particulièrement les embouchures des fleuves à cause des poissons qui s'y trouvent en grand nombre, ressort du fait qu'ils font de gros dégâts aux engins de pêche qui y sont placés. Sur la côte écossaise, notamment à l'embouchure de la Teer, ils sont particulièrement haÏs des pêcheurs à cause des ravages qu'ils font parmi les délicieux et rentables saumons.

La côte se compose de longues dunes et de récifs rocheux en grès formés à partir du sable marin. Le long de ces dunes, alihsi yamaqoisi, les phoques s'installent et les grecs les chassent en se cachant sous des peaux de phoque. Aujourd'hui encore, les chasseurs de phoques s'habillent de fourrures de phoques de telle sorte que ceux-ci s'approchent sans crainte. Un violent coup sur le nez tue ces animaux, comme on le sait.

Sous le souffle du zéphyr, pnoiêi upo Zephuroio (IV, 402), arrive Protée. Ceci est aussi une donnée météorologique véridique, comme la situation astronomique du soleil, car en Juin un vent du nord rafraîchissant souffle sur l'Égypte, et c'est encore aujourd'hui un événement important après le vents desséchant d'Avril et Mai, le redoutable khamsin.

Ainsi en juin, quand le soleil est au milieu du ciel et que la mer, sous le souffle du zéphyr pousse des vagues sombres contre la côte égyptienne et que les phoques sont apparus, arrive aussi Protée l'égyptien, l'immortel sujet de Poséidon. Depuis la mer, il fait monter le Nil et se transforme en toutes les créatures qui s'offrent au regard dans le ciel et sur la terre.

La belle Halosydnè est celle à qui appartiennent les phoques (XII, 96). C'était Amphitrite qui nourrissait les milliers de phoques autour de Gibraltar. C'est l'épouse de Poséidon que nous voyons agir comme "agastonos" et "charubdis" qui souffle de l'eau et se trouve près de Ténériffe chez les Bufaderos. Elles me semblent toutes deux être parentes proches ; car nepodes (IV, 104) ne veut sûrement pas dire "pieds palmés" (de neô et pous), mais, comme Curtius l'a montré, ne peut être distingué de nepotes. Si l'on ne comprend pas comment les phoques informes peuvent être du même sexe que la belle Halosydnè, c'est qu'on n'a pas fait l'effort de tirer profit de l'analyse que Curtius a fait de alosudnê. alo-su-dnê vient de alo-s et su, dont, en goth, le masculin est sunu et le féminin su-n-j-a : ainsi alo-sunjh = alosudnê signifie "la demoiselle de la mer, la fille de l'eau", comme Protée est un homme d'eau (Verseau). Il est donc normal que les phoques, qui sont des ondines, aient le sexe de la belle Halosydnè (2).

Eidothée est la fille de Protée. Si Protée est une divinité représentant le Nil, ou même l'Égypte (Aiguptios, IV, 385), sa fille ne peut être une mortelle qui fréquente Ménélas. Comme pour Protée, il faut aussi comprendre sa fille dans le sens ancien. Polyphème est un fils de Poséidon, Éole un fils d'Hippotès : cela veut dire qu'ils sont fils du Sud. La mère de Circé est une fille de l'Océan, dans le sens géographique. "Aiaie est sur d'Aietès" signifient qu'elle habite une île voisine dont les habitants sont apparentés. "Hypérionide est un fils d'Hypérion" signifie que la zone subtropicale est fille de la zone tropicale. Le voisinage local est saisi par le rapport père/fils, comme Chronide, en séquence temporelle, est saisi comme fils de Chronos. Nous disons encore aujourd'hui que l'Italie, la France et l'Espagne sont filles de Rome et appelons les colonies des "filiales".

Comme Ménélas est à Socotora, la fille de Protée sert à exprimer le rapport de cette île à l'Égypte. Il faut la considérer comme une fille de l'Égypte. Sa population est ainsi donnée comme une colonie égyptienne, ou alliée par l'origine ou la langue. Le Dr Fr. Müller prouve en fait que l'ancienne famille linguistique égyptienne, libyenne et éthiopienne, appartenant au tronc sémite, étaient parentes (Ethnographie générale, Vienne, 1873, p.446).

Le nom qui individualise Eidothée appartient déjà à la poésie fantastique. Les vers IV, 354-365 sont anciens, mais les vers 366-381 sont plus récents, sans trace d'archaïsme, comme un développement ultérieur. Le rhapsode a considéré Protée comme un dieu aimable, il a fait de sa fille une déesse aimable, l'a appelée Eidothée et l'a introduite dans le récit. Ainsi les événements à Socotora et les événements sur la côte de la Basse Égypte peuvent-ils être rapprochés, comme père et fille sont proches : comme ils se trouvent sur la même île, il fallait relier en une seule des actions séparées dans le temps et l'espace.

Le vieux marin, alios gerôn, est une ancienne expression à plusieurs significations. Elle signifie le vieux dieu de la mer, Poséidon, comme on peut le déduire du fait que sa fille Thétis est appelée thugatêr alioio gerontos. Ainsi Protée, comme dieu de la mer, s'appelle alios gerîôn (IV, 365, 401), mais l'homme qui est en contact avec Socotora ou y fait commerce, pôleitai (IV, 364) s'appelle aussi alios gerôn. Nous voyons que par la similitude de cet épithète les actions du dieu de la mer et du marin s'identifient. Le vers IV, 365 est le point de départ de cette identification ; à dunathr s'attache le développement 366-381 où la fille de Protée devient Eidothée, et ainsi l'action se transporte en Basse Égypte ; par alios gerôn, 365 et 384, s'installe la confusion entre les deux vieillards de la mer, de telle sorte que les caractéristiques de Protée sont attribuées au vieux marin. Les vers 385-388 sont très significatifs : les deux premiers sont archaïques et se rapportent à Protée, 387 est fabriqué pour indiquer encore que Protée est le père d'Eidothée, 388 pour, de nouveau attribuer à Protée les actions du vieux marin. Ces quatre vers peuvent être retirés, 384 se continue en 389.

Le vieux marin qui fait commerce et possède des informations valables est donc un homme qui appartient à l'activité de Socotora, il n'a rien à voir avec Protée et la chasse aux phoques. C'est ce commerçant qui donne à Ménélas l'information qu'il devait retourner dans les eaux du fleuve né du ciel, l'égyptien, le Nil, s'il voulait rentrer en Grèce (471-479 et 581).

L'action à Socotora est éclairée par le fait qu'elle motive le séjour sur l'île et le retour en Grèce.

Pendant vingt jours, nous dit-on (360-362), les dieux l'ont bloqué là, parce que le vent de terre qui accompagne les navires sur le large dos de la mer ne se levait pas. Cette donnée a une aussi profonde signification sur Socotora que le zéphyr à Aiolos. Nous nous trouvons sur l'Océan Indien, au nord de l'équateur, où les vents de la mousson accompagnent les navires sur le large dos de la mer. Ils apparaissent quand l'air se réchauffe durant l'été sur une moitié de la terre et que l'air plus froid de l'autre moitié traverse l'équateur. Durant l'hiver de l'hémisphère nord, de Septembre à Mars, souffle sur l'Océan Indien, au nord de l'équateur, la mousson de nord-est, en été, de Mars à Septembre, la mousson de sud-ouest. Et ce sont donc les vents de la mousson nord-est qui accompagnent les navires sur le large dos de la mer.

Comme Ménélas se plaint que la mousson de nord-est n'apparaît pas, alors qu'il doit entreprendre le long et difficile voyage jusqu'aux eaux du Nil, cela montre qu'il avait l'intention de naviguer depuis Socotora vers le sud, sur le large dos de la mer. Les vents ne soufflaient pas vers le large, cela signifie qu'on était à la période de la mousson de sud-ouest, ou bien Ménélas était en été à Socotora et les vingt jours pourraient ne pas s'être trouvés dans une version archaïque, par suite de la signification du mot hmar : une durée de temps arbitraire. Pendant tout l'été, Ménélas ne pouvait compter sur aucun vent soufflant vers le large; le vers 360 doit avoir été : entha d'eme propan êmar echon theoi, oude pot'ouroi. Les aèdes errants ne pouvaient admettre une telle donnée dans leurs contes. Comment un seul jour de blocage pouvait-il décourager Ménélas ? Il fallait donc le transformer en vingt jours.

La fille de Protée, pas plus que les habitants de Socotora, ne pouvait donner aucun renseignement à Ménélas qui voulait faire voile vers le sud : elle l'adressa donc au vieux marin qui avait l'habitude de venir là. Il fallait l'attendre, venant du sud, de l'Océan Indien.

Et ce vieux marin donne des informations à Ménélas, sur Ajax, qui aurait fait naufrage près du gros rocher gyréen et aurait péri, sur Agamemnon, qui aurait subi une tempête près de Maleia et finalement sur Ulysse, qui s'est arrêt à l'Élysée, où la vie est si facile. Où faut-il chercher cet Élysée ? Je l'ai montré dans "Les Errances d'Ulysse" : ce sont les îles des bienheureux, les Îles Fortunées, ou Canaries. J'ai aussi montré que les anciens noms des Îles Céphaloniques revivent aujourd'hui, aussi bien à Ithaque que dans les îles voisines. N'est-il pas possible que le rocher gyréen et le promontoire maléien aient tiré leur nom de la préhistoire grecque ? N'est-il pas vraisemblable que, si une expédition grecque a entrepris, sous la conduite d'Ulysse, le voyage vers le pays mythique d'Aia, une deuxième et une troisième expédition, sous la conduite d'Ajax et d'Agamemnon, aient également entrepris de se diriger au sud sur l'Océan Indien, comme nous voyons que Ménélas a l'intention de faire depuis Socotora ? Le conte qui a été bâti à partir de toutes sortes de réminiscences historiques nous fait penser au voyage d'Ulysse par toutes sortes de traits : comme Ulysse s'était informé auprès de Tyrésias "sur le chemin, les étapes et le retour", ici le vieux marin doit expliquer à Ménélas "le chemin, les étapes et le retour", odon kai metra keleuthou, nostonte (IV, 389). Il faudrait entreprendre une recherche particulière sur les noms de lieux, dont beaucoup ne sont pas encore localisés, pour distinguer ceux qui sont visiblement récents, comme Gortys, Phaistos (III, 291-296), des anciens, comme Psyra, Asteria, etc, afin de distinguer les actions fabuleuses devisées dans des temps plus récents des anciens fondements historiques et de comprendre l'essence de l'lliade et de l'Odyssée. Ces sagas ne sont certainement pas entièrement découvertes et de même qu'Ulysse ne se limite pas à la Méditerranée, il ne faut pas y limiter Ajax et Agamamnon. Ou autrement dit : les rochers gyréens et Maleia doivent être les noms de lieux qui ont joué un rôle dans les lointains voyages de la préhistoire grecque. Je ne les identifierai pas, bien qu'on soit presque arrivé à identifier Euböas, où se trouvent les rochers gyréens, avec Madagascar et non la pointe extrême de la Grèce, Maleia, avec la pointe extrême de l'Afrique, le cap de Bonne Espérance. Ces deux points sont notoirement dangereux, l'un à cause de ses courants tourbillonnaires, l'autre par ses tempêtes. Et la tempête qu'Ulysse a subi près de Maleia n'est pas à sa place au début du conte, mais prend sa signification si nous la situons avant le voyage aux enfers. Ainsi les autres héros peuvent avoir été victimes d'accidents, peut-être même Agamemnon avoir trouvé la mort et Ménélas lui avoir élevé un monument funéraire sur Socotora. De toute façon, les vers IV 512 et 584 sont en contradiction et trahissent la présence de deux sagas différentes sur Agamamnon.

Ainsi comprenons-nous maintenant qui était le vieux marin : un marin qui était en relation avec les pays légendaires, qui y était allé plusieurs fois et dont on attendait le retour. Lorsque Ménélas était bloqué pendant des mois sur Socotora car la mousson du sud-ouest continuait à souffler, lorsque de plus il entendait les nouvelles d'Ulysse, d'Agamemnon et d'Ajax que lui rapportait le vieux marin, il n'est pas étonnant qu'il se soit découragé et ait suivi le conseil du vieux marin qui lui disait qu'il n'y avait d'autre chemin vers la Grèce que le long et pénible voyage à travers la mer Rouge (393 et 483). Eis Aiguptoio stêsa neas ne signifie pas "il atterrit dans le Nil", mais "il dirigea son bateau dans la direction du Nil", c'est à dire vers le nord, le chemin par lequel il était venu. La fille de Protée et le vieux marin appartiennent ainsi à l'action sur Socotora, qui est parfaitement distincte des actions en Basse Égypte, avec Protée, les phoques et Halosydnè. L'action en Basse Égypte est donc antérieure à celle qui se déroule sur Socotora.

LE TEMPS

En ce qui concerne le temps, nous serons guidés par les différentes manières de le déterminer. Le conglomérat des histoires anciennes a été ramené, pour le plaisir des oreilles populaires, à une unité nécessaire, et l'ensemble de l'action ramenée, comme partout dans la poésie nouvelle, à l'échelle journalière : toutes les anciennes indications de temps sont ramenées à l'échelle journalière, et l'action aménagée en conséquence.

Pendant vingt jours, Ménélas est resté à Pharos (s, 360), ensuite Eidothée lui a promis que Protée viendrait à midi (400 sqq). Elle le conduit tôt le matin, am'hoi phainomenêiphi (407) sur la côte ; le soir tombe, on dîne, dorpon (429); c'est la nuit, nux, on se repose auprès des navires; Eos aux doigts de rose apparaît (431) ; on attend toute la matinée, "pasan d'êoiên" (447); enfin, à midi, "endios", Protée apparaît; on travaille avec lui, c'est le soir, on dîne de nouveau (574), on passe encore la nuit au bord de la mer. Lorsque, à l'aube, Eos aux doigts de rose apparaît, ils montent sur leur navire et partent pour l'Egypte, de la Pharos du Nord jusqu'au Nil, d'après le conte. Là, Ménélas apporte son offrande, construit un monument funéraire pour Agamemnon et repart heureux chez lui.

Pendant huit années, Ménélas a erré à l'étranger, et le conte ne nous montre en détail que les événements des vingt derniers jours, depuis la toute dernière halte. J'ai déjà montré que les vingt jours étaient une falsification des rhapsodes, il ne nous en reste ici que deux, dont un est superflu, car les vers 427-431 et 572-576 sont identiques, et même ce jour restant, qui commence par la capture des phoques sur la côte égyptienne et se termine par le retour de Socotora, est occupé à deux scènes différentes.

Ainsi, de même que l'action, il faut aussi distinguer la manière de compter le temps. Il faut la comprendre à l'échelle de l'année quand les textes sont anciens. Ainsi helioV meson ouranon amjibebhcei ne signifie pas le midi, mais le milieu de l'année.

Il est donc extrêmement important de savoir comment compter le temps dans les cinq vers répétés aux vers 427-431 et 572-576 du chant IV ( Voici ces vers : " Puis, lorsque j'eus rejoint le navire et la mer, nous préparâmes le souper ; la nuit céleste vint. Nous nous couchons sur le rivage de la mer. Dès que parut Eôs aux doigts de rose, née au printemps" Note du Traducteur ­ voir ci-dessous la traduction proposée par Kirchenbauer).

Les premiers vers n'appartiennent certainement pas au contexte dans lequel nous les trouvons, car, pris à l'échelle du jour, ils n'apportent aucune action, encore moins à l'échelle de l'année où ils n'auraient aucun sens. Ils appartiennent donc à la poésie récente, au conte.

Les seconds sont à prendre dans le cadre de l'année, ils sont en liaison organique avec 577-580, mais en opposition complète avec 581. 577 signifie : "ils tirèrent le navire pour la première fois - pamprwton - vers la mer, mais 584 signifie : "Ménélas dirigea son navire pour le retour - ay eiV Aiguptoio - dans le sens du courant du Nil, c'est à dire vers le nord. De Socotora, il ne partit donc pas vers le sud, où il aurait pu parcourir une nouvelle mer pour la première fois, mais il partit vers le nord, et de nouveau en Mer Rouge.

Il saute aux yeux que les vers 570-580 doivent être séparés de 581 sqq. : les premiers ne peuvent pas se rapporter à l'action à Socotora, mais que pamprôton se rapporte au départ et au début du voyage vers le sud, "aps" à la fin et au retour vers le nord. Ainsi les vers répétés 572-576 n'appartiennent pas au contexte où nous les trouvons.

Il faut donc vérifier un par un les vers 577-580 pour voir s'ils sont anciens et authentiques, à prendre à l'échelle de l'année, et, suivant leur sens, les remettre à leur vraie place.

570 appartient visiblement à la rhapsodie, qui nous présente Protée comme un homme et relie les différentes actions. Nous apercevons de même que ce vers est fondamentalement différent de 425 et 435.

571 et 572 mettent deux fois en avant le verbe "marcher , êïa et kionti". Les voyages se font par bateau. Ménélas peut atteindre tous les peuples nommés par la mer, mais s'il veut aller de la Grèce à la Mer Rouge, ou vice-versa, il doit traverser l'isthme de Suez, il doit prendre une route terrestre. Il n'y a, dans les textes anciens, aucun mot superflu. La langue ancienne est prégnante et, pris dans la pleine signification des mots, ces vers nous indiquent un point important, qu'on va de la Méditerranée à la Mer Rouge par terre, à pied. En relation avec pamprôton, nous sommes donc vraiment au début du voyage, devant la côte de la Méditerranée, devant l'isthme de Suez. Et le fait qu'il ait le cur lourd, que la grandeur de l'entreprise qu'il projette emplisse son âme, prend toute sa signification.

573 : "il va avec ses compagnons vers les bateaux et la mer".

574 : "ils préparent le "dorpon" et tombe la nuit d'ambroisie". Saisir les concepts d'après leur signification la plus récente conduit toujours à des erreurs d'interprétation. La plus énorme de ces interprétations erronées est la croyance que les anciens ne mangeaient qu'une fois par jour, le soir, ou, puisqu'il est parfois ajouté ariston qu'on appelle petit-déjeuner, deux fois par jour, le matin et le soir, et jamais à midi, puisque ni dans l'Iliade ni dans l'Odyssée, on ne parle de déjeuner. Il n'y a que pour les bûcherons qu'on parle de déjeuner. Les anciens mangeaient comme les autres hommes, le dorpon n'était pas le repas du soir, mais le repas d'automne, l'offrande d'automne. Partout où "dais dorpon deipnon" signifie "le repas du soir", nous sommes dans la poésie rhapsodique qui s'est efforcée d'éviter toute trace d'archaïsme, d'obscurité, de rajeunir l'archaïque par la fantaisie, de donner une version colorée et plastique : le petit déjeuner est pris ça et là comme opposé au dorpon, pour bien faire saisir qu'il faut rester dans le cadre journalier, moderne et facile à comprendre. Ménélas ne dînait pas, mais fêtait à l'étranger la fête d'automne suivant les murs helléniques, comme aujourd'hui les allemands, partout et en tout pays, fêtent Noël à la fin de l'année et allument l'arbre. C'était donc l'époque de l'équinoxe et l'hiver, nux, s'approchait.

575 : "ils se reposaient au bord de la mer". Ce vers et le suivant, 576, se retrouve aussi en IX, 169-170; 559-560 et en X, 185-186, cette fois dans leur sens habituel, comme dans les développements plus récents de l'histoire de Circé et de celle des Cyclopes : ce sont des copies de vers anciens. Mais ici, 575, ce vers est à prendre dans son sens annuel, son sens archaïque, originel. Il n'y a que là que son ancien sens nous apparaît clairement : la nuit était autrefois la période d'hiver, de Septembre à Mars. On était en Égypte à la période où les plantes verdissent et croissent, le printemps et l'été. Ainsi est levée la difficulté que Ménélas puisse passer, en Égypte, sur son bateau et au bord de la mer, les mois d'hiver, nux. pour les grecs.

Il a dû aussi attendre en Mer Rouge de Septembre à Mars, car cette mer présentait, comme aujourd'hui encore, deux courants, un vers l'extérieur de Mars à Octobre et un vers l'intérieur d'Octobre à Mars. Les courants lui étaient contraires quand il voulait faire voile vers le sud à l'équinoxe d'automne. Il devait attendre six mois, c'est à dire qu'il se trouvait encore en Mer Rouge, comme l'indique pamprwton, et qu'il ne pouvait entreprendre son voyage à cause des courants.

576 : lorsque Eos aux doigts de rose apparut". On est tellement habitué par les critiques littéraires aux doigts de rose du soleil levant qu'on trouve l'épithète naturelle et même belle. Un rhapsode moderne, pourtant, le Dr. Jordan, l'a trouvée peu poétique et l'a traduit par "répandant des roses". Mais Homère ne peut être expliqué subjectivement ou poétiquement : la source originelle qui transparaît partout est fidèle à la nature. Les anciens poètes ne se sont pas permis de fantaisies là-dessus. Le soleil répand aussi peu de roses qu'il a des doigts rosés. Considérant Eos comme le soleil à l'est, c'est-à-dire le soleil au printemps, j'ai dérivé rododaktulos de rodon, la rose et deiknumi, qui signifie "montrer" du point de vue du sujet et "faire apparaître" du point de vue de l'objet. Ainsi daktulos = montrant et créant, je traduis : "tandis qu'Eos au printemps faisait apparaître les roses, tandis qu'Eos qui fait apparaître les roses au printemps se levait". Ce vers, à part ici (IV, 576), n'apparaît nulle part ailleurs dans l'Iliade ou l'Odyssée, ni dans la poésie récente, avec son sens archaïque se rapportant à l'année, mais toujours dans son sens journalier. Seulement ici, le vers est original, authentique et ancien, car il se montre adéquat au temps et au lieu, conforme à la nature : il a son sens annuel. Ménélas est en Égypte, il ne peut partir à l voile en automne à cause des courants, il doit attendre jusqu'à l'équinoxe de printemps que les courants commencent à pousser vers le sud, et c'est l'époque où, au sud de l'Égypte, les roses sont en pleine floraison. La cueillette commence en Mars, Avril. "Lorsqu'Eos au printemps faisait apparaître les roses, nous tirâmes pour la première fois les bateaux à la mer". Dans les vers 575 et 576, les deux caractéristiques climatiques remarquables sont décrites : que nos mois d'hiver sont chauds là-bas et qu'à l'équinoxe de printemps, les roses fleurissent. C'est conforme à la nature, comme le fait qu'en juin le soleil est au zénith.

577. pamprôton nous place en Basse Égypte et eiV ala dian ne peut être que la Mer Rouge, car c'est seulement en quittant la Basse Égypte qu'il mit ses bateaux pour la première fois dans une nouvelle mer. Et elle s'appelle justement la "mer divine" car, de même qu'Ulysse, voyageant vers le sud, était arrivé dans les pays tropicaux où les dieux sont plus proches des hommes et où Hélios devient Hypérion, de même Ménélas arrive maintenant dans la mer où habitent les dieux. De Poséidon, nous savons déjà qu'il a son palais dans la mer, sur les indications de Zeus (Iliade, XIV, 161) : il devait se rendre dans la mer divine. De même que kalos signifiait rouge, de même dios signifie seulement ce qui a rapport avec Zeus et son culte (3). Lorsque le soleil fut à l'est et que le pays resplendissait sous les roses, Ménélas tira pour la première fois ses bateaux dans les ondes salées du sud, c'est à dire la Mer Rouge.

578-580. Pas une seule fois on ne traduit correctement ces vers. Ils ne signifient pas : "nous établîmes les mâts sur les bateaux, nous installâmes les mâts", mais "nous rangeâmes les mâts et les voiles dans le bateau". Ils partent sans gréer le mât et les voiles, justement parce qu'en Mars le vent souffle du sud et que les voiles auraient fait obstacle. Ils s'installent aux bancs de nage et rament, et la mer moutonne.

Les dix vers du chant IV 571-580 forment un tout cohérent, mais sont en contradiction avec 581, ils se rapportent au départ de Ménélas de la Basse Égypte et se situent, d'après leur sens, après la chasse aux phoques. Dans les vers IV, 394-461, il faut laisser de côté 425-434 : c'est une répétition anticipée. 571-580 sont à mettre en relation avec 461, de telle sorte que 461 et 571 se confondent en un seul vers : "kai tot'egôn epi nêas am'antitheois etaroisin". Par là, 581-584 doit être placé tout de suite après 571, mais dans un ordre différent, car "autar egô "(571) fait allusion à "autar epei" (583), donc 571, 583, 584, 582, 581, et ces cinq vers rapportent le départ de Ménélas de Socotora. Le vers 570 prend maintenant sa vraie signification : "le vieux marin disparut dans la mer quand il eut dit cela", c'est-à-dire : "il continua son chemin". C'est à partir de ce vers que la légende créa la disparition d'Eidothée dans la mer (425), et pour rendre cela parfaitement clair, l'en fit ressortir (435) ; ainsi "koimêthênai" présente également deux sens en 575 et 443. Cette façon de lier le début et la fin du voyage en une seule action se retrouve dans l'Odyssée, où Thesprotie et l'Égypte sont liées : et sans aucune transition (581-582).

Comme Ménélas revient de Socotora, il y a une contradiction entre 581-584 et 561-568. La prophétie selon laquelle Ménélas viendra sûrement à l'Élysée est vide de sens e superflue. Mais l'Odyssée nous apprend comment il faut comprendre ce genre de prophétie. Ulysse, lui aussi, a reçu des instructions, et, dans ce sens, les huit vers 561-568 se rapportent au voyage que Ménélas voulait entreprendre, mais auquel il a dû renoncer, et appartiennent donc au début du récit. Ils sont un fragment de la saga de Ménélas que le rhapsode a introduit à un endroit qui lui paraissait convenable. 569 est un simple ajout.

En nous basant sur ces déterminations de lieu et de temps, nous avons les bases du récit : le voyage de Ménélas est aussi peu une errance que celui d'Ulysse. Ne parlons pas du départ de Troie, qui demande encore une étude spéciale. Ménélas est en Basse Égypte, il a l'intention d'aller dans le pays légendaire d'Aia; tout le printemps, il reste en Basse Égypte, sur la côte "pasan êoiên "(447) = "am'êoi phainomenêphi" (407) ; à l'époque du solstice, quand le soleil est au milieu du ciel, arrive Protée avec les phoques, sous le souffle du zéphyr "endios (450) = meson ouranon "(400) ; après avoir vu la crue du Nil et avoir participé à une chasse aux phoques, il se rend à pied, par voie de terre, à travers l'isthme, à la côte de la Mer Rouge, inquiet à l'idée d'entreprendre son grand voyage (571-580); c'est l'automne, et il ne peut donc partir à cause des courants défavorables; il fête le sacrifice d'automne et passe les six mois de l'hiver grec (l'été en Égypte) près des bateaux sur le rivage; mais, quand le soleil est à l'est, et que le pays resplendit sous les roses, il part sur la Mer Rouge; là se placent les voyages en Arabie et en Libye tandis que, parcourant la Mer Rouge et le Golfe d'Aden, il visite les pays riverains, jusqu'à ce qu'il arrive à Socotora. Les vers 354-365 peignent le voyage et la position de Ménélas ; pendant six mois, les vents ne soufflent pas vers le large, les fameux "accompagnateurs de navires sur le large dos de la mer"; les habitants ne peuvent lui donner aucune indication pour poursuivre son voyage et l'adressent à un vieux marin qui passe habituellement; quand il arrive, Ménélas reçoit des nouvelles terribles d'Ajax, d'Agamamnon et d'Ulysse; à cause de cela, et trahi par les vents, il abandonne ses plans et apprend qu'il n'y a pas d'autre chemin pour retourner en Grèce que celui par lequel il est venu, ce long et pénible chemin sur la Mer Rouge ; le vieux marin s'en va et Ménélas fait un sacrifice, érige un tumulus à son frère et tourne ses bateaux vers l'Égypte. Avec 584, se termine le récit En 585, commence la rencontre de Ménélas et Télémaque, de nouveau de la poésie récente. C'est pourquoi il nous paraît tout aussi faux de dire : "les dieux lui donnèrent de bons vents" que "ils le renvoyèrent rapidement dans sa patrie aimée" : ni l'un ni l'autre ne sont vrais. Ménélas ne pouvait repartir qu'en automne quand le courant rentrait de nouveau, mais en automne en Égypte, ce ne sont pas des vents de sud-ouest, mais de nord, qui soufflent, et Ménélas ne pouvait pas non plus rentrer directement de Socotora en Europe.

Le vers IV 351, le premier du récit, dit que les dieux retiennent Ménélas en Égypte alors qu'il brûlait de retourner en Europe. Mais cette information appartient à la fin du récit, après 584, et ce n'est qu'ensuite que sont données des indications sur le séjour de Ménélas dans la Thèbes égyptienne et sur Polybe et Alkandra.

Maintenant, nous pouvons lire correctement les vers IV, 82-85 : "Kupron" et seulement Kupron, peut être le complément de "êlthon". Au bout de huit années, Ménélas arrive finalement à Chypre, après avoir visité la Phénicie et l'Égypte, et avoir été chez les Ethiopiens, en Arabie et en Libye. De Thèbes, Ménélas avait également descendu le Nil. Après un voyage de huit années, il était finalement arrivé à Chypre et enfin à Sparte, comme Ulysse à Ithaque.

La saga revêt l'habit poétique du retour de Troie : le double mariage est un pur produit de la poésie des aèdes errants qui transforment la vieille étoffe, l'agrandissent, et vont si loin dans la peinture du détail qu'ils procurent aux chasseurs de phoques, par égard pour leurs auditrices, un flacon de parfum.

Il ne reste que des ruines de la saga de Ménélas : elle a été prise dans l'Odyssée par la poésie plus récente, et placée là où s'offrait un endroit convenable. Le plus gros reste est dans les vers IV, 381-384 ; deux groupes principaux se sont télescopés et transformés en un seul : 354-393 et 462-584 forment un de ces groupes, 394-461 l'autre. Chacun contient des parties de l'autre, et le morceau qui doit conclure le dernier groupe, 570-580, est un mélange des deux. Le récit n'a certes pas perdu de sa valeur parce qu'on en a analysé les fils, il est devenu plus transparent, de sorte que l'on peut entrevoir sa formation et, en examinant les parties anciennes, découvrir son fondement historique et l'état de la nature à cette époque. Avant que nous ne parlions du rapport de la Saga de Ménélas avec celle d'Ulysse, il nous faut encore jeter un coup d'oeil sur Eos aux doigts de rose et au manteau de safran.

Eos aux doigts de rose et au manteau de safran.

À côté de "rododaktulos", on trouve "krokopeplos" : "Eos au manteau de safran". Si on s'était habitué aux doigts de rose, le manteau de safran semblait encore moins adapté ; on pourrait tout au plus voir ce "manteau" comme un reflet des rayons du soleil, puisque le soleil se levant sur la mer est également cité, mais celui-ci n'a pas la couleur du safran et, lorsque le soleil se lève sur la terre, ce "manteau" apparaît bien avant lui. On peut imaginer comme on veut le manteau de safran du soleil, il reste toujours aussi peu naturel que les doigts de rose ; il est donc vraisemblable que c'est par la faute des procédés mécaniques utilisés jusqu'à aujourd'hui tant par les rhapsodes que par les interprètes, qu'on attribue aux anciens poètes un tel manque de goût et une imagination aussi corrompue. Laissons de côté les considérations poétiques, et prenons ce mot dans son sens propre, peignant la nature comme rododakulos : nous avons alors une toute autre image. Je dérive "krokopeplos" de "krokos : safran", de la racine "pep" comme elle apparaît dans "peptô : cuire, pepwn "mûr", pepanos "rendant mûr" et du suffixe -los. Les suffixes alo, ano, aro et leur forme abrégée lo, no, ro, sont interchangeables : ainsi megalos = magnus, abros = apalos, sphodros = sphedanos, et de même, pepanos = peplos ; kroko - pep - lo - s est construit comme "uper - op- lo - s", exagérément hardi sur l'eau, et a, comme lui, un sens actif. De même notre épithète, "faisant mûrir le safran", qui convient bien au soleil, comme "faisant apparaître les roses" (4).

Le mot "peplos" en grec a de nombreuses application, le plus souvent dans le sens de la couleur safran. Mais celle-ci n'est pas tirée du crocus vernus, mais du crocus sativus qui fleurit en automne : au printemps, il ne pousse que des feuilles. Mais le crocus vernus se trouvait souvent en Grèce, il est nommé entre autres fleurs printanières au livre XIV de l'Iliade, et participe à la célébration des noces de Zeus et d'Héra.

Pour "rododaktulos", son lien à l'Égypte lui donne sa vraie signification :

1) parce que ce vers IV, 576, où il est question de l'Égypte, est le seul à pouvoir être compris dans sa dimension annuelle : partout ailleurs, dans l'Iliade ou l'Odyssée, il ne paraît que dans sa dimension journalière. Dans le récit en Égypte, il est original : partout ailleurs, c'est une copie, utilisée par la poésie plus récente.

2) parce que rododaktulos ne qualifie que "êôs êrigeneia :Eos né au printemps" - le soleil à l'est, comme cela se produit à l'équinoxe de printemps - et il n'y a que cette époque de l'année que l'on puisse parler d'un tapis de roses.

3) Parce qu'à cette époque de l'année les roses fleurissent vraiment en plein : on y produit l'essence de rose et on l'exporte.

Pour krokopeplos, les choses sont différentes. Cet épithète n'apparaît pas dans l'Odyssée, et seulement quatre fois dans l'Iliade, toujours en relation avec Eos. Il faut donc en conclure, d'abord qu'il s'agit du crocus vernus, le safran de printemps, ensuite que Eos doit avoir été pris dans sa dimension annuelle, puisque le soleil du matin ne fait pas mûrir les crocus toute l'année.

En fait," êôs krokopeplos" apparaît une seule fois dans l'Iliade avec sa signification annuelle en Il. VIII, 1 ; en XXIII, 227, on peut hésiter ; par deux fois, il s'applique bien au soleil du matin, comme "rododaktulos êôs" en XXI, 1 et XXIV, 691. Mais on ne trouve aucun indice sur le pays où il se lève, et rien qui puisse le rattacher à un vers de l'ancienne Iliade ou de l'ancienne Odyssée. Considérons ces quatre vers de l'Iliade :

Il., VIII, 1. "Eos qui fait mûrir le safran répand sa lumière sur toute la terre". La connaissance du fait que le soleil répand sa lumière sur toute la terre est une nouveauté due à l'Odyssée, c'est à dire aux longs voyages maritimes des Grecs. On sait que le soleil éclaire deux fois par an la terre entière, et si l'on parle ici d'Eos, c'est évidemment pour signifier l'équinoxe de printemps. Eos est déjà à prendre dans son sens annuel, puisqu'il est en relation avec pasan ep¢aian, mais ici, la signification littérale de krokopeplos vient de l'idée qu'il existe un pays où les crocus fleurissent au printemps. Que ce vers ait vraiment été écrit dans ce sens est mis en lumière par le fait que la geste divine dans le livre VIII se déroule dans un cadre annuel. Cette geste divine appartient à la poésie la plus ancienne et n'a été mise en relation avec les activités humaines que plus tard, avec l'ancienne Iliade. Les quatre premiers vers du livre VIII de l'Iliade, une introduction, n'ont été écrits que pour mettre en rapport la geste divine avec les actions humaines. Le vers VIII, 1 est un produit de la "cuisine" d'Homère, il est plus récent que l'ancienne Iliade, et aussi plus récent que l'ancienne Odyssée, comme le prouve le fait de savoir que pasan ep¢aian ekidnato hwV. L'exactitude de cet énoncé ne pourra être prouvée que par l'explication divine du livre VIII. Pour le moment, nous voyons que "krokopeplos êôs" dans son sens annuel n'apparaît pas organiquement dans le texte d'un ancien récit comme "rododaktulos êôs", mais dans un vers charnière qui nous donne peu de renseignements immédiats sur le temps et le lieu du récit.

Il. XXIII, 227. Ici, "krokopeplos êôs" est ajouté aux considérations astronomiques du vers 226 : "eôsphoros", c'est l'Etoile du matin, en relation avec le rythme journalier; mais le Dr. Rzach dans "öst. Gymn. Zeitung" (1877, 2 cahiers), fait remarquer que cette forme est récente et que l'ancienne forme éolienne devait être "phôosphroros". Mais si cette façon de voir est juste, 226 se rapporte à Sirius, et doit être pris dans son ancien sens annuel. 227 apparaît en tout cas comme une explication ajoutée plus tard à 226 ; mais comme "êôsphoros" représente déjà une transformation plus récente de l'ancienne version, on ne peut savoir si l'ajout 227, "êôs krokopeplos" , a été façonné dans les temps anciens ou plus récemment, et si il est à comprendre dans son sens antique naturel, "phôosphroros", qui fait mûrir les crocus, ou dans son sens poétique plus récent, "êôsphoros", au manteau de safran. Pour en décider, il faudrait comparer en détail toutes les positions de Sirius avec les chants de l'Iliade en se basant sur l'ancienne façon de déterminer le temps. Que l'on donne une nouvelle signification, toute naturelle, à upeir ala, et l'on montre que le poète, comme en VIII, 1, voyait au printemps, à l'époque où les crocus fleurissent, le soleil se lever de la mer : Cela signifie qu'il habitait probablement une île grecque tandis qu'il retravaillait l'ancienne Iliade.

Les vers Il, XXIV, 691 et XIX, 1, n'ont aucune relation avec une partie ancienne de l'Iliade qui permettrait de décider pour une signification annuelle. XXIV, 691 se trouve dans un récit journalier et est une copie exacte de Il, VIII, 1, utilisée dans le même sens journalier que "rododaktulos êôs". XIX, 1 ouvre un nouveau chant, mais n'appartient pas comme VIII,1 à la geste divine, mais à un récit purement journalier. Ces deux vers appartiennent à la poésie rhapsodique plus récente, il ne faut donc donner aucune valeur à "ap' ôkeanoio roaôn". Les aèdes errants ont déjà mis en oeuvre leur jeu poétique avec l'Océan.

Eos nous est présentée sous sa forme originelle, faisant apparaître les roses en Od, IV, 576, faisant mûrir le safran en Il. VIII, 1. Le premier de ces vers appartient à la saga de Ménélas, qui doit être aussi ancienne que celle d'Ulysse : il fait organiquement partie du récit, il décrit un aspect naturel du pays d'Égypte. Le second vers est un vers charnière rajouté, il n'a pas de lien organique avec le récit, il n'appartient ni à la geste des dieux ni aux actions humaines, il a juste été placé là, au livre VIII, pour les mettre en relation : ce vers décrit aussi un aspect naturel, mais de la Grèce cette fois, ou d'une île grecque, où les crocus fleurissent au printemps. Le premier appartient au XVème siècle avant J.C., le second au Xème. Nous voyons aussi que "Eos faisant mûrir le safran" est une imitation de "Eos faisant apparaître les roses", ce qui nous permet d'en déterminer l'époque.

La saga de Ménélas était connue de "l'assembleur" - Homère : le vers "hêmos d'helios meson ouranon amphibebêkei" se trouve dans la saga originelle de Ménélas ; on avait déjà vu le soleil au milieu du ciel en Égypte, ce qui n'est pas possible en Grèce ou au Moyen-Orient ; le même vers apparaît aussi en Il. VIII, 68 et XVI, 777, et les deux fois dans leur sens annuel, le sens le plus ancien. Au livre VIII, il est en relation avec un vers de l'ancienne Iliade VIII, 66, "êôs" et "hêmar", et avec une détermination astronomique de l'époque : Zeus prit la Balance d'or en son milieu (VIII, 69). J'ai déjà expliqué en détail qu'il s'agit là d'une description du ciel au Xème siècle avant J.C. : c'est à cette époque que la Balance était, le 21 Juin au soir, à son point culminant. Nous en déduisons :

- que le passage Il, VIII, 66-72 remonte au Xème siècle,

- que les trois indications de temps sont à prendre dans leur sens annuel -" êôs" et "hêmar" sont printemps et été, "meson ouranon amphibebêkei "le 21 juin à midi et "talanton" la constellation de la Balance le 21 juin au soir,

- que le vers 66 repose sur les conceptions de l'ancienne Iliade, le vers 68 provient de la saga de Ménélas et le vers 69 est construit à partir des connaissances du Xème siècle,

- que le vers meson ouranon amjibebhkei a été pris par Homère à la saga de Ménélas en pleine connaissance de sa signification annuelle et utilisé avec ce sens pour composer son poème.

Mais si Homère a emprunté ce vers dans sa signification annuelle à la saga de Ménélas, il est étonnant que l'on ne trouve plus "Eos faisant apparaître les roses" dans son sens annuel. Mais cela vient du fait que le poète travaillait avec une parfaite compréhension de l'ancien texte, et que "Eos faisant apparaître les roses" ne pouvait en aucun cas être une image du printemps en Grèce ou au Moyen-Orient ; il écarta ce vers par respect envers la poésie et fabriqua un remplaçant, "Eos faisant mûrir le crocus", d'après ce qu'il avait sous les yeux. C'est pourquoi "krokopeplos" se trouve encore dans la composition d'Homère avec son sens annuel. Pour la même raison, le vers de l'Iliade "epi rêgmini thalassês" n'est pas repris dans son ancien sens. Mais après Homère, vint le temps des rhapsodes qui firent un usage exagéré de la "licence poétique" : la fantaisie, l'éclat du spectacle et les applaudissements du public valaient plus à leurs yeux que les traditions anciennes. Ils transformèrent l'ancienne épopée, placèrent tout le récit dans un cadre journalier et utilisèrent les anciens vers suivant leur bon plaisir.

Et ils avaient le droit d'agir ainsi : il est dans la nature des choses que l'ancien soit rajeuni en fonction des progrès de la pensée humaine. L'auditeur grec avait grandi dans cette culture et n'hésitait pas devant une modernisation, car elle faisait partie de sa propre vie. Mais nous, par contre, nous n'avons aucun droit de moderniser l'Iliade et l'Odyssée pour les adapter à nos conceptions actuelles. Cela pourrait toutefois être un travail utile, qui contribuerait à populariser l'antique épopée, que d'en masquer tous les passages anciens obscurs, de lui donner une forme facile à comprendre et d'en faire un beau roman qui éveille l'imagination ; cela conserverait de l'intérêt à la chose. Mais il ne resterait à de telles modernisations aucune valeur scientifique, car elles éloignent du sens, frisent le romanesque et la fantaisie, et donnent des représentations complètement fausses de la pensée antique.

Cela n'a aucun sens d'étouffer complètement l'ancienne pensée fondamentale d'un courant dans l'océan, en ne présentant à l'esprit du lecteur de l'Iliade et de l'Odyssée que le Fleuve Océan qui coule autour du monde des Anciens - un petit morceau de la Terre - et le limite : de même cela n'a aucun sens de chanter partout les doigts de rose et le manteau de safran d'Eos. Ces vers sont devenus intraduisibles pour nous parce que leur sens a changé : si on veut les moderniser, il faut le faire dans l'esprit de l'épopée, c'est à dire selon l'observation de la nature, ou alors il faut en conserver les obscurités. On ne devrait parler que de la rouge aurore, dans tous les sens du terme, qui nous présente l'image conforme à la nature du soleil levant et laisser de côté les roses et le safran, ou bien traduire partout littéralement - Eos faisant apparaître les roses et le safran - mais ne pas fabriquer des caricatures comme "doigts de rose", "pluie de roses", "manteau de safran" qui ne rendent l'esprit ni de l'ancienne ni de la plus récente Iliade ou Odyssée. C'est le devoir de la critique littéraire de faire l'effort intellectuel nécessaire pour combattre les enflures de la fantaisie et redonner à la nature ses droits.

La saga du voyage de Ménélas a été incluse dans l'Odyssée : son origine est aussi ancienne que celle de l'Odyssée. Les données astronomiques - le soleil au milieu du ciel en conjonction avec le Lion et le Dragon - donnent l'état du ciel le 21 juin à midi et à minuit au XVème siècle avant J.C.. Protée et Halosydnè comme divinités marines habitant la terre marquent une étape intermédiaire dans la façon dont on se représentait les dieux - la plus ancienne uniquement dans le ciel, la plus récente uniquement fantaisiste - et conviennent donc au milieu de la période 2000 - 1000 avant J.C., c'est-à-dire au XVème siècle. La multitude de phoques en Méditerranée nous permet de conclure, d'après nos connaissances scientifiques actuelles, que la saga de Ménélas remonte à un passé très ancien, car aujourd'hui les phoques, à l'exception d'une seule espèce, ont migré vers des mers plus froides, au nord : cela prouve que la Méditerranée devait alors être très froide. Les liens étroits entre toutes les sagas de Ménélas et d'Ulysse ne laissent pas place à une grande différence d'époque : la saga de Ménélas doit être considérée comme aussi ancienne que celle d'Ulysse. Apparue au XVème siècle avant J.C., elle s'est constamment séparée de l'ancienne Iliade et de l'ancienne Odyssée jusqu'à l'époque où l'on commença à rassembler les anciens fonds, jusqu'à Homère, aux alentours de 1000 avant J.C.. C'est alors que pour a première fois nous voyons apparaître une donnée astronomique importante, le soleil au milieu du ciel le 21 juin, comme une donnée déjà connue et compréhensible, reprise dans l'Iliade. Enfin la saga de Ménélas fut insérée dans l'Odyssée, au 9ème, 8ème, 7ème siècle avant J.C., à l'époque de la poésie rhapsodique, à l'époque où l'on donnait aux anciennes sagas une forme poétique homogène adaptée aux idées du temps. Elle fut, comme l'Odyssée conçue comme un Nostos, une saga du retour de Troie : le retour d'Ulysse fut transformé d'une errance en un conte et le récit élargi autour de la figure de Pénélope ; la présence de Télémaque à Pylos chez Nestor et à Sparte chez Ménélas fut l'occasion d'introduire les anciennes sagas des voyages de Ménélas, d'Agamemnon et d'Ajax, sous la même forme qui était alors fermement enracinée dans l'Odyssée, la forme d'un conte. Dans ces sagas alors, les données de temps furent ramenées à l'échelle journalière, et les anciens vers où le soleil se tenait au milieu du ciel, où les bateaux hivernaient, où Eos faisait apparaître les roses et les crocus, furent réutilisés sans arrière pensées comme de belles phrases poétiques.

La forme de la saga de Ménélas ressemble en tous points à celle de l'Odyssée ; c'est une mosaïque faite des restes des anciennes sagas, dans laquelle les analogies entre deux passages servent de lien. Le mélange des informations sur Aia et sur Thrinakie dans le livre XII se retrouve de la même façon pour la Basse Égypte et Socotora.

Le fait que des anciens vers aient été repris tels quels dans le conte est si étonnant que l'on est amené à penser que les rhapsodes avaient sous les yeux encore plus de passages des anciennes sagas - et des passages mis par écrit - qu'ils prenaient pour base de leur poésie artistique et fantastique. Ainsi peut-on facilement expliquer comment les rhapsodes transformaient à leur guise la facture ancienne, les rapports de temps et d'espace, et cependant les conservaient fidèlement dans le détail comme base de leur poème. Et ce n'est qu'en considérant l'Iliade et l'Odyssée comme un tout qui s'est formé peu à peu, et en cherchant à distinguer dans l'esprit de l'uvre les anciens dépôts des tournures sans cesse renouvelées, que nous reconnaîtrons aux contes leur vraie valeur, leur grandeur et leur beauté, sans courir le danger d'être "mystifiés". Aucune autre épopée au monde que la grecque ne laisse voir aussi clairement ses fondements et comprendre l'évolution de cette épopée est déterminant pour expliquer les autres.


NOTES:

1 Aujourd'hui, pharos est un phare. Autrefois, il y a plus de trois mille ans, pharos désignait toute petite île voisine de la terre, puis ce nom s'est limité à désigner la petite île près d'Alexandrie, au nord de la côte égyptienne. Et la tour à lumière qu'elle possédait a été nommée phare. Ce phare était des plus renommé ; ainsi les autres ont été nommés d'après lui, et, aujourd'hui phare est devenu un nom commun. .

2 Nous ne pouvons comprendre correctement Protée et Halosydnè que si nous les considérons comme membres d'une série. Le plus vieil "homme de la mer" est Poséidon, la plus vieille déesse de la mer Thétis ; les deux sont des dieux du ciel. J'ai déjà expliqué Poséidon dans ses deux acceptions. L'explication de Thétis ne peut être donnée que par l'exposé de la partie la plus ancienne de l'Iliade, mais elle est très semblable. Au cours du temps, de 2000 à 1500 avant J.C., la relation avec le ciel se perd, les dieux deviennent des dieux terrestres représentant certains objets ou phénomènes naturels. Dans l'Odyssée, nous trouvons Poséidon et Amphitrite comme deux de la mer, la dernière symbolisant les énormes trombes, les bufaderos, près de Ténériffe (agastonoV, CarubdiV). Dans l'histoire de Ménélas, apparaissent Protée et Halosydnè symbolisant les phénomènes naturels en Égypte et en Méditerranée. Ainsi, ils perdent également leur relation avec la terre : Poséidon, Thétis, Protée, Halosydnè et Charybde deviennent des dieux de fantaisie, dans les contes enfin des dieux fantastiques, livrés aux contes d'enfant comme ondins et ondines. Ainsi s'explique que Thétis s'appelle aussi calliplocamos alosudvê, comme la mère des phoques, calh alosudhn. Je m'étendrai plus la dessus plus loin.

3 Voir Errances d'Ulysse, op.cit. p. 132.

4 peplos " manteau", dérive de la racine qui signifie tout ensemble "cuire", "digérer", "rôtir", "mûrir". Le concept de chaleur est commun à toutes ces significations : peplos le donneur de chaleur, le réchauffeur.