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Editions CARÂCARA


Contributions à l'Uranologie
BERLIN S. Calvary & Co 1874
Traduction Gilles Schaufelberger

ANTON KRICHENBAUER

Directeur de Lycée, Médaille d’or pour l’Art et la Science.

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PRESENTATION

PLAN DE L'OUVRAGE

PREFACE DE L'ÉDITEUR

 

A. L'ANNÉE TROPIQUE ET L'ANNÉE NATURELLE DANS L'ILIADE

I. L'année tropique

1. m°sow oÈranÒw (le milieu du ciel, midi, l'été)

2. ±vw (Eos : l'aurore, le printemps)

3. deilh (le crépuscule, l'automne)

4. boulutÒw (le soir, le début de l'hiver)

5. de›pnon (le repas du soir, le début de l'automne)

6. ±°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei et oÈranÚn eisanivn (solstice d'été, solstice d'hiver)

7. kn°faw (l'obscurité, l'automne)

8. hmar et nÊj (le jour et la nuit, les deux parties de l'année)

9. Division des notions de temps

II. L'année naturelle

 

B. LA CONSTELLATION POLAIRE DANS L'ODYSSÉE

 

ANNEXES

 


 

PREFACE DE L'ÉDITEUR

 

 

« Contributions à l'Uranologie Homérique» d'A. Krichenbauer date de 1874 ; c'est une des premières études que ce savant publie quant à la datation des textes homériques. Suivront en 1877 « Les Errances de Ménélas » (« Die Irrfahrt des Menelaos ») et surtout « Les Errances d'Ulysse expliquées comme une circumnavigation de l'Afrique » (« Die Irrfahrt des Odysseus als eine Umschiffung Afrika's erklärt » ) que les éditions Caracâra ont déjà proposées à la lecture du public français (cf. Les Errances d'Ulysse) grâce à la traduction effectuée par G. Schaufelberger. La méthode qu'il emploie est en train de se constituer : dater (en se fondant sur les observations astronomiques que l'«Iliade» et l'«Odyssée» conservent) est un préliminaire à l'exploration spatiale que détecte A. Krichenbauer dans l'«Odyssée» ; cette étude préfigure, semble t-il, ce qui sera la thèse finale d'un périple autour de l'Afrique par Ulysse. Cela classe déjà cet érudit parmi ceux que l'«Odyssée» fascine plus que l'«Iliade», soit la différence entre géographes et historiens.

 

            Or les historiens, grâce aux découvertes de l'archéologie, ont gagné en considération parce qu'ils ont fait progresser les connaissances du monde homérique : il suffit d'évoquer tout ce que l'on sait des civilisations mycéniennes ; il est évident que les éléments de vie et d'organisation qu'ont trouvé les archéologues vont bien avec ce qu'en dit Homère. Seule demeure comme sujet à débat la date de rédaction de ces deux épopées (comme celle de la vie d'Homère). Il n'empêche que la méthode historique est, sur bien des points, supérieure : elle donne aux textes un arrière-plan réel et convaincant qui les déborde même (Homère n'a pu tout dire, parler de tous les objets découverts...).

 

            Cependant, les géographes, si l'on admet cette façon de les nommer, c'est-à-dire ceux qui renvoient les textes à des cartes (de la terre ou du ciel), méritent notre attention parce qu'ils ancrent les textes dans une autre sorte de réalité : celle du regard que les hommes ont du monde qui les entoure. Rien n'est plus précieux pour l'Humanité que ce rapport aux réalités physiques, que l'on songe simplement pour les hommes d'autrefois aux nécessités de l'agriculture (quand semer h) ou aux contraintes de déplacements (comment s'orienterh). Il faut savoir quelle partie du monde l'on occupe, comme il s'agit d'une curiosité intellectuelle à satisfaire. Certes, il est très difficile de reconstituer la façon de construire un espace tant l'imaginaire se mêle aux observations concrètes, les déforme ou les occulte, mais il est frappant de constater que les indications astronomiques ou géographiques ne sont jamais gratuites, voire même sont d'une exactitude scrupuleuse.

 

Tout au moins telle est la position d'A. Krichenbauer. L'«Uranologie» ou «science du ciel» (en grec «ciel» se dit «ouranos») expose que des passages de l'«Iliade» sont un regard sur les étoiles, les saisons, la succession des solstices et des équinoxes. La lecture traditionnelle voit ces indications comme des décorations poétiques, des formules récurrentes sans grande valeur, ou bien carrément n'en tient pas compte. Tout son travail réside donc dans cet effort de redonner du sens à ces notations temporelles, ce qui ne peut se faire qu'en opérant une dilatation temporelle.  A. Krichenbauer emploie, à ce sujet, soit l'expression "Jahresbedeutung", que le traducteur a choisi de rendre par "signification rapportée à l'année", soit l'expression connexe "Tagesbedeutung", " signification rapportée à la journée". Ce que A. Krichenbauer envisage, c'est de redonner aux notations temporelles leur vraie valeur (celle qui les place dans un cadre annuel : "Jahresbedeutung") et de contester une interprétation journalière "Tagesbedeutung") postérieure et obscure. Par exemple :

a) on a pris l'habitude de traduire «éos» par «aurore», là où l'auteur nous invite à considérer qu'il s'agit du «printemps» (Homère n'ajoute-t-il pas que «le jour sacré grandit» h Ne qualifie-t-il pas souvent «eos» de «celle qui naît au matin», ce qui signifie en fait le moment où le printemps commence et non une évidence redondante) ;

b) quand Homère écrit que «le soleil s'en allait vers le milieu du ciel», comment ne pas voir qu'il ne dit pas «midi» mais désigne «le solstice d'été»;

c) de même pour «jour» et «nuit» : prenons la peine de comprendre les deux moitiés de l'année (le jour ou été et la nuit ou hiver quand «l'on dételle les boeufs») et l'on saura pourquoi au chant X les guerriers endossent des vêtements de «laine crépue». Un passage comme celui-ci : "la nuit s'achève, l'aurore approche et les astres déclinent ; plus des deux tiers de la nuit sont passés, et le troisième est seul à nous rester» (Chant X) prend cet autre sens : «l'hiver s'achève, le printemps approche ; les deux tiers de l'hiver sont passés...».

 

Ce tableau résumera l'interprétation d'A. Krichenbauer: 

 

 

 

Mot grec

Tagesbedeutung ou interprétaion journalière (traditionnelle)

Jahresbedeutung ou interprétation annuelle (celle d'A. Krichenbauer)

Hêmar

Jour

Moitié lumineuse de l'an

Nux

Nuit

Moitié obscure de l'an

Eos

Aurore

Printemps (de mi-février à mi-juillet, 5 mois).

Cheimon

Hiver

Hiver (de mi-octobre à mi-février, 4 mois)

Oporê

Oporinê astêr

Eté

l'astre estival

Eté (de mi-juillet à mi-octobre, 3 mois);

Sirius

Knephas

Duseto Hêlios

Crépuscule

"le Soleil se coucha"

Automne

 Le Soleil descend

Bouluton

le fait de dételer les bœufs

C-à-d l'automne  - septembre, octobre -

Deipnon

Repas du soir

Repas d'automne

Deilos

Opse duon

 

Deilê

 "vespéral"

"se couchant tard"

 

"le soir"

"l'étoile du soir" ou Vénus au coucher héliaque en Octobre

l'hiver

hieron hêmar

"le jour sacré"

 C-à-d l'hiver

Ouranon eisanion

"montant dans le ciel"

le soleil remonte, après le solstice d'hiver

 

 

êerioi

êrigeneia

rhododactylos

krokopeplos

eosphoros

 

 

"aurorals"

"née au matin"

"au doigt de rose"

"au voile de safran"

"qui porte l'aurore"

Adjectifs connotant le  Printemps :

"printaniers"

"née au printemps"

"faisant les roses"

"là où pousse le safran"

"étoile du matin" (Vénus : cf. Deilos "étoile du soir")

Mesos ouranos

Talanta

"milieu du ciel"

"les balances"

 "solstice d'été"

"solstice d'été" (juin)

 

 

 

 

            Donner ainsi au récit plus de durée rend les événements plus probables. Le siège de Troie dure dix ans et l'on a condensé le récit d'Homère en le délimitant par la colère d'Achille alors que des parties plus anciennes visiblement rapportent un siège de plusieurs années. Si l'on adopte la position d'A. Krichenbauer, il s'ensuit qu'un travail de recomposition littéraire a eu lieu, qui opéra cette condensation temporelle du récit de façon, sans doute, à faire ressortir l'urgence épique, cette tension extrême ou dynamisme engendrant toute épopée.

 

            Mais de plus, l'Uranologie apporte à ces événements antiques l'avantage d'une datation vérifiable. Regarder le ciel, désigner les positions des étoiles à certains moments de l'année (solstices, ou équinoxes), voilà qui peut aider à dater, sinon la rédaction du texte, du moins l'époque dont il narre les événements. Deux passages, l'un pris à l'«Iliade» (chant XVIII 486-490), l'autre à l'«Odyssée «(chant V 270-280), assez semblables, donnent lieu à une analyse astronomique experte. Il s'agit de la Grande Ourse qui «épie Orion» et qui «est seule à ne pas se baigner dans l'Océan», des Pléïades, du Bouvier «tard couché». Ulysse se servira de telles indications fournies par Calypso pour rentrer à Ithaque, ce qui prouve leur caractère d'instructions nautiques sûres. Toute la science d'A. Krichenbauer alors se déploie. Faisons d'abord ce bref rappel de ce que l'on nomme la précession des équinoxes : la rotation de la terre sur elle même produit un déplacement rétrograde d'un degré tous les 72 ans par rapport au point vernal ( c'est le point qui indique le printemps sur l'ellipse qu'elle décrit par rapport au soleil). La conséquence majeure en est que le ciel nocturne se modifie pour l'observateur humain. Quand nous voyons dans la Petite Ourse l'étoile polaire indiquant le Nord, nous devons comprendre que c'est une situation momentanée (en 4100 ce sera k de Céphée qui indiquera le Nord, comme en 1275 av J-C c'était a de la Grande Ourse).

 

            A. Krichenbauer conçoit que la Grande Ourse servait donc de constellation indiquant le Nord et comme Homère indique aussi les Pléiades et le Bouvier, deux autres constellations l'une à l'opposé de l'autre, A. Krichenbauer en déduit par un calcul astronomique s'appuyant sur la position de ces constellations, que le méridien passait entre a et b de la Grande Ourse. Cela est largement suffisant pour dater l'épisode à environ 1300 avant J-C. Cette proposition est fort plausible et les demandes de vérification que nous avons pu demander auprès d'astronomes confirmés ont été positives. Le ciel en ces lointaines années avait cette configuration, même si les Grecs de l'âge classique avaient oublié ce qu'il en était, de même que nos contemporains ont oublié de se servir de ces indications quand ils lisent de tels passages. L'uranologie nous apprend ainsi à relire les textes antiques et à considérer que les positions des astres ne sont en rien gratuites mais correspondent à un savoir ancien fait d'observations justes.

 

            On lira, en outre, l'interprétation d'un passage obscur de l'«Iliade » (Chant XXI 234 : « jusqu'à l'heure où arrive le soir - «deielos» - qui tombe tard et couvre d'ombre la terre fertile»). L'auteur fait remarquer que ce vers est une lapalissade (le soir apporte l'ombre, le soir se couche tard), à moins qu'on ne voie qu'il s'agit de l'étoile du matin, à savoir la planète Vénus, dont le vers traduit le coucher héliaque (tard dans l'année - vers la fin du mois d'Octobre -, elle se couche après le coucher du soleil) et la luminosité suffisante pour produire des ombres (elle a un éclat 3000 fois inférieur à celui de la lune mais suffisant pour créer des ombres : c'est le seul astre à pouvoir le faire, hormis la lune).

 

            Que penser de l'Uranologie en tant que discipline h Le terme n'a pas survécu à son auteur ; de nos jours l'on parle d' «archéoastronomie». Mais si l'archéobotanique a acquis ses lettres de noblesse, l'archéoastronomie qui s'est surtout appliquée aux constructions mégalithiques (Stonehenge, pyramides mayas...) paraît encore objet de méfiance de la part de la communauté scientifique en raison d'un ésotérisme patent. Quelques ouvrages font cependant déjà référence. Citons McGraw-Hill («Echoes of the Ancient skies»Harper & Row, New York, 1983 ; Kenneth Brecher et Michael Freitag, «Astronomy of the Ancients», MIT Press, Cambridge, 1979 ; John Mitchell, «A Little History of Astro-Archeology», Thames & Hudson, London, 1977 : Rudolf Drössler, «Als die Sterne Götter waren. Sonne, Mond und Sterne im Spiegel von Archaölogie, Kunst und Kult»Leipzig, 1976. Il y a sans doute beaucoup à attendre de cette nouvelle branche de l' archéologie quant à l'étude des textes anciens même si l'architecture domine encore dans la constitution de cette discipline. Il ressort dans tous les cas de figure que l'homme a su observer le ciel, s'en servir pour s'orienter dans l'espace et dans le temps, et surtout qu'il a cherché à le faire avec le maximum de précision qu'il pouvait. Il y a encore dans la démarche d'A. Krichenbauer d'évidents éléments novateurs.

 

 N. B. :

Nous avons fait précéder les différentes parties d'un résumé des propositions; les traductions utilisées sont celle d'E. Lasserre pour l'«Iliade»et celle de Ph. Jacottet pour l'«Odyssée». Des cartes du ciel sont données en annexes.


 

A. L'ANNÉE TROPIQUE ET L'ANNÉE NATURELLE DANS L'ILIADE

I. L'année tropique

Nos recherches sur Sirius ne nous ont pas seulement donné pour résultat que les anciens Grecs avaient une année déterminée par les levers héliaques de Sirius, l'année de Sirius, mais nous aussi ont mis sur une route qui nous permet également de tirer des conclusions sur leur connaissance de l'année solaire. En effet l'attribut leloum°now …keano›o, (lélouménos okeanoio : "se baignant dans l'océan"), pris dans son sens propre, montre que cela ne se rapportait pas à une période journalière, mais à une période annuelle[1] dans le cours de cette étoile ; cela ne désignait pas le lever quotidien de Sirius, mais un lever qui ne se produisait qu'une fois l'an, un lever le matin, son lever héliaque[2].

Apparaissent dans l'Iliade, à coté de ¶tow (étos : "année"), eniautÒw (éniautos : "durée d'une année") et mÆn ( mên ; "mois"), une série d'indications temporelles, qui sont toutes interprétées aujourd'hui dans leur sens rapporté à la journée ; il est de notre propos de montrer qu'à certains endroits ces expressions doivent être interprétées dans un sens rapporté à l'année.

Ces indications temporelles sont de deux sortes : les unes sont des expressions simples tirées de la vie quotidienne, comme hmar, (hémar : "jour"), nÊj ,(nux : "nuit"), kn°faw, (knéphas : "crépuscule") deilh, (deilê : "après midi") , ±vw (eos : "aurore"), boulutÒw,(boulutos :"soir"), de›pnon, (deipnon : "repas"), les autres sont développées emphatiquement sur des vers entiers, comme Il. VIII, 1 :

±vw  m¢n krokÒpeplow §kidnato pçsan §p' a‰an.

L'aurore au voile de safran se répandait sur toute la terre

ou Il. VII, 421 :

      ±°liow m¢n ¶peita n°on pros°ballen éroÊraw

      §j ékalarreitao bayurrÒou ÉVkeano›o

      oÈranÚn ehsanivn:

Le soleil frappait depuis peu les champs,

étant sorti du cours paisible et profond de l'Océan

pour monter dans le ciel,

et également dans les trois passages Il. VIII, 66; XI, 84; XVI, 777 qui ont souvent donné lieu à un luxe d'érudition; en plus de mesÚn oÈranÚn émfibebÆkei,(mesos ouranos amphibébêkei : " [quand le soleil] fut arrivé au milieu du ciel", on y trouve tout une série d'expressions temporelles complexes.

Que leur sens se rapporte à l'année, se trahit de trois manières : par le fait qu'elles sont reliées à d'autres indications temporelles qui doivent sans aucun doute être rapportées à l'année, par des attributs dont on n'a pas jusqu'ici compris la signification, ou par le sens des passages où elles apparaissent.

Avant de parler de l'année tropique ou de l'année naturelle, nous devons vérifier ces indications temporelles dans ces trois directions et les définir.


1. m°sow oÈranÒw

 

{Résumé des propositions : quand "le soleil est au milieu du ciel", m°sow oÈranÒw, cela signifie généralement "à midi". Mais dans le passage ci-dessous, la présence de la Balance semble  bien indiquer qu'il faille prendre cette expression dans un sens astronomique : on est alors au solstice d'été. NdE}

 

ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar,Il. VIII, 66

      tÒfra mãl' émfot°rvn b°le' ¥pteto, p›pte d¢ laÒw.

      hmow d' ±°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei.

      ka‹ tÒte dØ xrÊseia patØr §titaine tãlanta:

      §n d' §tiyei dÊo k8re tanhleg°ow yanãtoio 70

      Trvvn y' hppodãmvn ka‹ ÉAxai«n xalkoxitvnvn.

      ßlke d¢ m°ssa labvn: =°pe d' a‡simon hmar ÉAxai«n.

      a„ m¢n ÉAxai«n k8rew §p‹ xyon‹ pouluboteirh

      •z°syhn, Trvvn d¢ prÚw oÈranÚn eÈrÁn êeryen:

Tant que dura l'aurore (Kr. le printemps) et que grandit le jour sacré,

des deux cotés les traits portèrent et les troupes tombaient.

Mais quand le soleil fut arrivé au milieu du ciel,

le père des dieux étendit ses balances d'or.

Il y plaça deux sorts de la mort qui couche l'homme,

celui des Troyens dompteurs de chevaux, celui des Achéens vêtus de bronze.

Il souleva le fléau par le milieu ; alors s'éleva le jour fatal des Achéens;

[Le sort des Achéens vers la terre nourricière descendit,

celui des Troyens s'éleva vers le vaste ciel,]

 

Ce qui nous amène à interpréter ce passage dans un sens rapporté à l'année et non pas dans un sens rapporté à la journée, c'est l'indice tãlanton (talanton : "balance"); nous reconnaissons dans cette expression une manière de désigner la constellation de la Balance dans le ciel, à trois périodes : m§ssa labhn (messa labon :"ayant pris le milieu [du fléau]), sa culmination à partir du 21 juin ; Il. XIX, 223, klinh+si (klinêsi : "[après que Zeus] a incliné [la balance]"), sa position dans le ciel du sud ouest, sa descente vers son coucher à la période des récoltes, depuis le 21 juillet ; §z°syhn (ezesthên : "[le sort des Achéens] descendit"), sa position à partir du 21 août, sa chute jusqu'à l'horizon. Nous trouvons le sens de cette Balance en prenant l'époque où le soleil se trouvait dans cette constellation au moment de l'équinoxe d'automne, comme le dit notre expression, le 23 septembre; c'était le cas entre 2286 et 742 av. J.C. En relation avec cette constellation de la Balance, mesÚn oÈranÚn (meson ouranon  : "au milieu du ciel"), ne peut pas signifier "à midi", parce qu'à midi aucune constellation n'est visible et parce que nous savons qu'à la période décrite la Balance est visible le soir. Le sens rapporté à l'année de tãlanton, (talanton : "balance"), demande expressément un sens également rapporté à l'année pour mesÚn oÈranÚn , (meson ouranon) "au milieu du ciel" : au solstice d'été.

Ce passage VIII, 66-74, est particulièrement riche en enseignements, car il nous montre comment les anciennes relations ont été placées de manière absurde les unes derrière les autres par les poètes postérieurs, soit parce qu'ils ne les comprenaient plus eux-mêmes, soit parce qu'ils ne pouvaient plus compter être compris par leurs auditeurs, et n'avaient donc plus à se préoccuper d'objections soulevées par des contradicteurs.

Je suis persuadé que les mots ßlke d¢ m°ssa labvn:,(elke de messa labon: " il souleva le fléau par le milieu"), viennent immédiatement après VIII, 69, §titaine tãlanta,(etitaine talanta :" étendit ses balances"), et que les vers restants de VIII, 70, §n d' §tiyei, (en d'etithei : "il y plaça [deux sorts]"), à VIII. 74, eÈrÁn êeryen (eurun aerthen :"[le jour fatal ]s'éleva vers le ciel"), ne sont qu'un ajout épique qui contient la deuxième position de la Balance. Lorsque nous expliquerons les scènes se rapportant aux dieux, des occasions se présenteront de montrer des analogies avec ce procédé, qui consiste à diviser le vers et à en utiliser au hasard les moitiés.

En Il. XVI, 658, on dit d'Hector quand il se prépare à fuir : gn« gèr DiÚw Âra tãlanta, (gno gar dios hiera talanta : "car il reconnaissait de Zeus les balances sacrées") : nous voyons ici la raison pour laquelle ces expressions astronomiques n'étaient plus comprises par le peuple. Hector et les personnes de son entourage, généraux, rois et peut-être prêtres, étaient initiés à l'astronomie, et la pratiquaient également. Hector, qui reconnaissait à la position de la Balance dans le ciel la direction à prendre, rappelle Wallenstein qui lisait son destin dans les étoiles.

Cette sorte de poésie, poésie des initiés, des érudits, devait être étrangère au peuple, le poète postérieur pouvait donc, pour atteindre ses buts, placer l'un à coté de l'autre deux passages décrivant deux périodes différentes de la Balance.

Les autres passages de l'Iliade où la Balance est nommée ne contiennent que des comparaisons avec la balance ordinaire : XXII, 209,

 

patØr §titaine tãlanta

alors le père étendit ses balances d'or,

 

où Zeus pèse le destin d'Hector et d'Achille; XII, 432,

 

     éll' ¶xon Àw te tãlanta gunØ xern8tiw élhyÆw

ils restaient comme la balance d'une ouvrière honnête,

 

contient une métaphore : le combat est en équilibre comme les plateaux de la balance.

2. ±vw (eos)

{Résumé des propositions : ±vw (eos) est bien l'aurore mais un peu plus aussi. De même que ±°riai dans le passage ci-dessous peut être le printemps, ±vw (eos) peut aussi désigner le printemps ou l'équinoxe de printemps. NdE]

 

±@te per klaggØ gerãnvn p°lei oÈranÒyi prÒ: Il. III, 3

a· t' §pe‹ oOn xeim«na fÊgon ka‹ éy°sfaton ˆmbron

      klaggª tai ge p°tontai §p' »keano›o =oãvn 5

éndrãsi Pugmaioisi fÒnon ka‹ khra f°rousai:

      ±°riai d' êra tai ge kakØn ¶rida prof°rontai.

ainsi crient les grues sous le ciel,

quand, fuyant l'hiver et les pluies incessantes,

en criant elles volent vers le cours de l'Océan

portant aux Pygmées le meurtre et la mort.

Dans la brume (Kr. "printanières"), elles portent devant elles la discorde mauvaise.

 

±vw (êos) désigne indiscutablement le soleil à son lever. Mais est-ce la seule signification h Est-ce qu'±vw (eos)peut n'avoir de sens que rapporté à la journée h Le passage ci-dessus nous renseigne sur ce point

Les grues migrent pour éviter l'hiver, noté comme on le verra par dÊvn (duon : "se couchant") à coté de Ùc¢ (opse : "tard"), et ses pluies incessantes, et, comme tous les oiseaux migrateurs, elles migrent vers le sud avant le début de la mauvaise saison, ici xeimvn (l'hiver); là, elles arrivent ±°riai (êeriai : "matinales"). On traduit : "elles arrivent tot le matin". Mais c'est une image totalement vide, qui ne dit rien. Peut-être les oiseaux migrateurs ne volent-ils que la nuit h Pour avoir quand même une image, on traduit : "elles viennent du ciel et elles commencent à se battre avec les Pygmées"; on fait des Pygmées, qui sont pourtant appelés explicitement hommes dans l'épopée, éndrew Pugma›oi (andres pugmaioi : "les hommes Pygmées") des farfadets et on leur fait mener un combat aérien avec les grues. Ne peut on pas dire dés le départ qu'une telle image est impossible chez Homère, qu'elle est invraisemblable h Il est pourtant facile de comprendre que les oiseaux, quand ils quittent un pays à la mauvaise saison, lorsqu'ils n'y trouvent plus assez de nourriture et de chaleur, migrent vers un pays où il fait chaud et où ils trouvent de la nourriture, et que cela est dit avec ±°riai (êeriai : printanières), vers un pays où l'on sème ou où les semences germent, en un mot où c'est le printemps. Nous avons maintenant une image qui tient debout : le grues traversent la mer vers le sud et se posent au pays des Pygmées où c'est le printemps et où elles causent un grand dommage aux semences, de sorte que les gens doivent les défendre de toutes leurs forces. Quel est donc le pays où le printemps commence quand l'hiver s'installe en Asie Mineure h Nous savons bien que, quand l'automne commence à 40° de latitude nord, à 40° de latitude sud le printemps commence, mais il est difficile d'admettre que les oiseaux migrent sur une distance de 80 ° de latitude en traversant l'équateur. Ce pays doit donc se trouver de ce coté de l'équateur. Mais nous savons aussi que dans la zone des tropiques, la pluie suit le soleil au temps de l'équinoxe d'automne et que, quand le soleil se tourne vers le sud, au nord de l'équateur la pluie cesse et commence la saison sèche, le temps sec, un printemps. Depuis l'Asie Mineure, les oiseaux doivent donc arriver fin septembre, début octobre aussi bien en Inde qu'en Égypte, au temps des semailles, du printemps aussi; selon nos expressions scientifiques actuelles, on appelle cette saison le "second été". Que la direction de leur vol n'ait pas été SE, vers l'Inde, mais SO, vers l'Égypte, vers l'Afrique, une deuxième comparaison en Il. II, 462, nous l'apprend; elle dit explicitement que ces oiseaux migrateurs se posent sur la cote ouest de l'Asie Mineure, tant à leur départ qu'à leur arrivée, Ka#striou émf‹ =°eyra (Kaustriou amphi reethra : "sur le cours du Caystre"). Les Pygmées sont donc à chercher en Afrique. Et c'est là que les placent aussi bien Aristote (Historia animalium VIII, 12 "Les migrations des animaux" : "elles se transportent à la source du Nil…on dit qu'elles s'en prennent aux Pygmées…c'est un genre d'hommes petits") qu'Hérodote (II, 12) : le premier aux sources du Nil, le second à l'intérieur de l'Afrique. Aujourd'hui encore, les oiseaux migrateurs suivent la même course; car tous nos oiseaux migrateurs nordiques se retrouvent en Nubie à l'époque de notre hiver; et encore aujourd'hui on trouve des Pygmées dans ces parages. Le Dr. Schweinfuhrt, un explorateur de l'Afrique, rapporte les avoir vus alors qu'il se trouvait chez le roi des Mombutto, Munsa (3 à 4° latitude nord, 28 à 29° longitude est du méridien de Greenwich) : ils étaient considérés comme des nains; ils mesuraient 4 pieds 1/2. La tribu Aka habitait à 1-2° de latitude sud, mais il est possible qu'ils aient été repoussés plus au sud aujourd'hui. Quoiqu'il en soit, on voit bien que la migration des oiseaux à l'intérieur de l'Afrique, ainsi que les races humaines qui y habitaient sont rendues par Homère conformément à la réalité. Les Pygmées devaient avoir acquis une telle réputation à cause de leur petite taille que les évoquer revenait à désigner le lieu où ils étaient, éndrew Pugma›oi (andres pugmaioi : "les hommes Pygmées") un peuple réel, de petite taille certes, mais pas des farfadets ou des lilliputiens, ni des singes, ni une représentation symbolique des seize aunes des sources du Nil, ni tout autre interprétation qu'on a pu en donner. Il ne faut pas s'étonner que l'Iliade fasse preuve de connaissances géographiques si étendues, car les Grecs étaient en relation commerciales avec les Égyptiens.

±°riow (hêerios) prend ainsi sa signification : "au printemps". Donc ±vw (eos) doit aussi signifier le printemps. Buchholz montre que ce passage signifie que les oiseaux migrateurs saccageaient les champs africains (Hom. Kosmgr. 375), mais il n'en tire pas la conclusion que, par suite de cela, ±vw (eow :eos) avait le sens de printemps. Dans ce passage, nous reconnaissons aussi ±°riai (êeriai)dans le sens de eharina‹ (earinai : "le printemps); le contraire de xeimvn (cheimon : "l'hiver"); et ainsi ±vw (eow :eos), comme ¶ar (éap) est le printemps de la nature, la période où la nature s'éveille, ce qui, en Asie Mineure, peut se produire dès Février.

Mais en Il. VIII, 66, ±vw  (eos) est le printemps astronomique, le 21 mars : tãlanton (talanton) et mesÚn oÈranÚn (meson ouranon) sont donc des expressions astronomiques qui désignent le 21 juin, et par suite, ±vw (eos) doit être compris comme une expression astronomique. En Il. XI, 84, on trouve la même forme, ˆfra m¢n ±Viw Vin, (ophra men eos ên : "tant que dura l'aurore"/"le printemps") , en relation avec de›pnon (deipnon : "repas"), une expression tirée de la langue courante, et cela montre bien que ±vw (eos) et ¶ar n'ont pas un sens très différent.

Dans les scènes se rapportant aux dieux, que nous n'expliquerons pas ici, le sens astronomique d'±vw (eow) comme équinoxe de printemps apparaît de la façon la plus claire. Le passage principal, que l'on peut déjà expliquer, est Il. VIII, 1, ±vw  m¢n krokÒpeplow §kidnato pçsan §p' a‰an, (eos men krokopeplos ekidnato pâsan ep'aian" : "l'aurore au voile de safran se répandait sur toute la terre"), où je ne considère pas pçsan (pâsan) comme un attribut vide, mais où je considère qu'il indique avec force qu'Eos répand sa lumière sur toute la terre. Conformément à la nature, si l'on se représente toute la terre éclairée, cela ne peut être que le moment où la nuit et le jour ont une durée égale partout, l'équinoxe de printemps. Que l'on compare avec ce que Poséidon dit à Zeus en Il. VII, 451 :

toË d' =toi kl°ow ¶stai vson t' §pikidnatai ±vw:

toË d' §pilÆsontai Út §gv ka‹ Fo›bow ÉApÒllvn

      ¥rƒ Laom°donti polissamen éylÆsante.

Le mur que j'ai bâti avec Apollon

pour le héros Laomédon sera maintenant oublié :

 [- Il. VII- 449- …avec celui que bâtissent maintenant les Achéens…]

leur renommée s'étendra aussi loin qu'Eos se répand

c'est à dire aussi loin que s'étend la terre, sur toute la terre, car seule

 ±vw  §kidnato pçsan §p' a‰an,

Eos se répand sur toute la terre,

pas ¥liow, (hêlios : "le soleil").

Je voudrais encore éclairer cette interprétation d'un exemple.

La formule hmow d' ±rig°neia fanh rododaktulow (Emos d'êrigeneia phanê rhododaktulos)  a été jusqu'ici traduite dans son sens rapporté à la journée : "Quand Eos aux doigts de rose apparaît au matin" (Widasch.). Cette Eos, personne ne peut se la représenter : ±rig°neia (êrigeneia) ne représente rien, car le soleil ne se lève jamais à un autre moment qu'au matin, rododaktulow (rhododactulos) est complètement incompréhensible. Que signifient des doigts de rose pour le soleil h Mais il nous reste la possibilité de saisir ±vw (eos) dans son sens rapporté à l'année : si ±vw  (eos) est le soleil du printemps, alors ±rig°neia prend sens; c'est un épithète qui permet de différencier le lever du soleil (fanh : phanê) au printemps du lever de soleil quotidien; ±rig°neia (êrigeneia) comme ±vw (eos) sont des notations dont le sens se rapporte à l'année : "Quand le soleil apparaît au printemps". rododaktulow (rhododactulos) nous apprend en outre que non seulement on peut, mais qu'on doit comprendre ainsi ces mots. Il est clair que l'expression "aux doigts de rose" ne provient pas de ce que l'on voit; on peut regarder indéfiniment le soleil se lever, personne n'aura l'idée de parler de "doigts de rose", personne du reste ne sait ce que c'est. Et même "la preneuse de roses", comme l'explique Jordan[3] ne donne pas une image : on ne peut se la représenter.

Mais si nous rapportons le sens de rododaktulow (rhododactulos) à l'année, sa vraie signification saute aux yeux.

Les roses ne se rapportent jamais au soleil, mais à la terre, et jamais au printemps naissant, mais à des périodes plus chaudes. On en déduit qu'Eos ici ne se rapporte pas au réveil de la nature, au printemps naturel, mais au printemps astronomique, à l'équinoxe. L'image ne concerne pas le soleil, mais la terre, et cela à la période de l'équinoxe. L'étymologie du mot nous devient alors claire : =Òdon, (rhodon :"la rose") ; daktulow (dactulos) une forme secondaire de digitus, d'après Curtius, et ce mot nous conduit à deiknumi, (deiknumi) de la racine dik. (dik)  deiknumi ne signifie pas seulement "montrer, indiquer", mais aussi "montrer, faire apparaître", et même "faire" pour un artiste.

 yeÚw Øm›n deËje t°raw. Od. III, 174

le dieu nous donna un signe

et aussi Il. XII, 244

tipte sÁ deidoikaw pÒlemon ka‹ dhÛot8ta;

Pourquoi redoutes-tu la guerre et le carnage h

et

·n' §laiaw pr«ton ¶deije kladon 'AyÆna. Eur. Tr. 799

là où Athéna fait pousser le premier rameau d'olivier.

Feidiaw ¶deije tÚn Dia

Phidias fit ce Zeus.

daktulow signifie ainsi aussi bien "celui qui montre" que "celui qui fait" ou "celui qui fait apparaître", et rododaktulow ±vw  (rhododaktulos eos) est "Eos qui fait apparaître les roses". Ainsi : " Lorsqu'Eos se levait au printemps, faisant naître les roses", est une manière simple de s'exprimer, qui correspond bien à la saison et à l'endroit.

Mais Eos ne fait pas naître des roses tous les jours, mais une fois par an, lorsqu'elle est ±rig°neia (êrigeneia),  et elle ne les fait pas naître partout, mais dans un pays déterminé. Ce n'est pas le cas ici de discuter dans quel pays les roses fleurissent à l'équinoxe. Qu'il suffise de savoir que c'est vraiment le cas dans les pays du sud; en Égypte, par exemple, les roses fleurissent dès janvier-février. Au Fayoum, les roses sont cultivées à grande échelle pour la fabrication de l'eau de rose et de l'essence de rose; là, la récolte se fait déjà en janvier et février[4]. Dans le sud de l'Espagne, à Grenade, sur la cote, les forêts, les amandiers, les myrtes, les lauriers, sont déjà en pleine floraison en milieu janvier; à Lorca, on moissonne le maïs dès fin avril, autour de Murcie et de Grenade, les moissons sont déjà terminées au milieu de mai[5]. Ce vers est le résultat d'une impression : la floraison des roses à la période de l'équinoxe dans un pays du sud; mais sa vraie place d'origine est l'Odyssée, pas l'Iliade. Il avait alors un sens rapporté à l'année, mais il a pris un sens rapporté à la journée, et est devenu un beau vers commode, réutilisable à volonté comme une jolie formule. Cette transformation s'appuie sur trois mots : ±vw,  ±rig°neia et rododaktulow (eos, êrigeneia, rhododaktulos)

Il pourrait sembler que krokÒpeplow (krokopeplos : "au voile de safran") ait également un lien avec la nature terrestre, et soit tiré de la multitude de fleurs de safran au printemps; mais cela n'est pas sûr, car ±vw  krokÒpeplow  (eos krokopeplos) se lève aussi depuis l'océan en Il. XIX, 1 et  Il. XXIII, 227 :

ép' ÉVkeano›o =oãvn (ap' okeanoio rhoaon : "loin des courants de l'Océan")) et Ípe‹r ëla kidnatai (huper hala kidnatai : sur la mer elle s'étend") où l'on ne peut penser qu'à la couleur de l'océan et non pas à des fleurs.

Une étude approfondie montrerait qu'±vw (eos),  en de nombreux passages, ne signifie pas seulement le printemps, mais soit le printemps astronomique, c'est à dire l'équinoxe de printemps, soit le printemps naturel. Je dois laisser de coté les passages les plus proches, car ils empiètent trop sur l'essence de l'Odyssée ou sur les scènes se rapportant aux dieux dans l'Iliade.

3. deilh

{Résumé des propositions :  la traduction ci-dessous ne peut convenir : Apollon ne devait-il défendre les Troyens que jusqu'au soir h C'est peu probable. Il faut donc prendre deielow Ùc¢ dÊvn (deielos opse duon : "le soir -h- qui se couche tard") dans un sens  rapporté à l'année. Qu'est ce qui se couche tard h Le soleil ou un autre astre h C'est Vénus, pense Krichenbauer, dont le coucher héliaque a lieu tard dans l'année et qui de plus est suffisamment lumineuse pour "jeter des ombres", skiãsh. NdE]

 

à pÒpoi érgurÒtoje DiÚw t°kow oÈ sÊ ge boulåw Il. XXI, 230

      ehrÊsao Kronivnow, v toi mãla pÒll' §p°telle

      Trvs‹ parestãmenai ka‹ émÊnein, ehw v ken ¶lyh

      deielow Ùc¢ dÊvn, skiãsh d' §ribvlon êrouran.

Hélas, dieu à l'arc d'argent, fils de Zeus,

les volontés du fils de Chronos, tu ne les as pas observées.

Il te recommandait vivement d'assister et de défendre les Troyens

jusqu'à l'heure où arrive le soir qui tombe tard et couvre d'ombre la terre fertile

(Kr. "où arrive Vénus qui se couche tard dans l'année et jette des ombres).

 

Les expressions désignant le temps deilh (deilê : après-midi), deielow (deielos : " soir, crépuscule"),  deieliãv (deieliao : "je fais le repas du soir") ont toujours jusqu'ici été prises dans un sens rapporté au jour; dans l'Odyssée XVII, 599, ce sens rapporté à la journée est évident,

sÁ d' ¶rxeo deieliÆsaw:,

tu iras seulement au moment du crépuscule, le soir.

Mais on ne peut conserver ce sens rapporté à la journée dans tous les passages : le passage ci-dessus Il. XXI, 230 est intraduisible si l'on rapporte l'indication temporelle à la journée. On traduit cependant : "jusqu'à ce que s'approche l'obscurité crépusculaire du soir et qu'elle ombre les champs glèbeux" (Wiesdach), mais ce faisant, on tourne la difficulté, Ùc¢ dÊvn n'est pas du tout traduit.

La Roche remarque : "Certains veulent sous-entendre ±°liow (hêlios : le soleil") à cause de Ùc¢ dÊvn, "se couchant tard" ; le doute sur la pertinence de l'expression est soulevé, pas résolu.

Essayons donc de sous-entendre ±°liow (hêlios : le soleil"). Le soleil se couche tard en été, le plus tard au moment du solstice d'été, disons le 21 juin. Qu'est ce que cela signifie h Apollon a-t-il été chargé de protéger les Troyens seulement jusqu'au solstice h Et que signifie deielow (deielos) h C'est un épithète totalement dépourvu de sens, car le soleil ne se couche jamais que le soir. skiãsh (skiasêi : "couvre d'ombre") est en contradiction avec ±°liow Ùc¢ dÊvn, (hêlios opse duon) si on le traduit par "ombré" ou " assombri". Cela n'a non plus aucun sens de donner comme caractéristique du soleil, quand il se couche le 21 juin au soir, qu'il jette des ombres, car les ombres disparaissent le soir, comme il en va contre la nature de dire qu'il apporte l'obscurité, eiw v ken ¶lyh, (eis ho ken elthêi : "quand il vient") .

La traduction alors devrait être : "Apollon, on t'a chargé de nous protéger jusqu'à ce que le soleil, à l'époque du solstice, Ùc¢ dÊvn (opse duon), arrive au soir, deielow, et obscurcisse la terre".

L'apposition Ùc¢  (opse : tard") nous conduit à comprendre également dÊvn (duon : "se couchant") comme une indication dont le sens est rapporté à l'année, mais sous-entendre ±°liow (hêlios : le soleil") ne donne aucun sens au passage. Il faut donc trouver autre chose à sous-entendre.

Si nous sous-entendons avec Ùc¢ dÊvn ("se couchant tard"), non pas ±°liow (hêlios : le soleil"), mais éstÆr (astêr : "astre"), nous sommes de nouveau devant Ùc¢ dÊvn ("se couchant tard") avec un sens rapporté à l'année; car une étoile se couche au plus tard quand elle se couche le matin ; or cela n'arrive pas tous les jours, mais une seule fois par an sur la trajectoire annuelle de l'étoile. Mais le sens du passage n'en est pas plus clair, car d'un coté nous continuons à nous demander quelle période cela indique, de l'autre coté nous sommes en totale contradiction avec deielow (deielos : "le soir")) et skiãsh (skiasêi : "couvre d'ombre"). Et si l'on voulait prendre pour deielow "le crépuscule du matin", skiãsh ne colle vraiment pas avec le matin.

Ùc¢ (opse : "tard") nous conduit à comprendre aussi dÊvn (duon : "se couchant") dans un sens rapporté à l'année, si nous voulons sous-entendre ±°liow (hêlios : le soleil") ou éstÆr (astêr : "astre"). Mais ±°liow (hêlios : le soleil") ne nous offre aucune issue, ±°liow ne convient absolument pas. Avec éstÆr (astêr : "astre"), il nous reste encore une possibilité de lever la contradiction, si nous prenons dÊvn (duon : "se couchant") dans un sens plus significatif.

La disparition normale d'une étoile, le matin ou autour de minuit, dans le ciel occidental, n'est pas ce que l'on peut vraiment appeler un coucher, car l'étoile apparaît de nouveau dans le ciel le lendemain; elle ne s'est pas vraiment couchée.

Sous dÊvn (duon : "se couchant"),  nous devons comprendre le vrai coucher d'une étoile, qui se produit le soir dans le ciel occidental, ce dernier coucher, après lequel l'étoile disparaît complètement du ciel, jusqu'à ce qu'elle réapparaisse le matin avant le soleil dans le ciel oriental : le coucher héliaque en opposition avec le lever héliaque. Ces phases sont remarquables, et déjà plusieurs fois évoquées dans l'Iliade. J'ai montré que pour Sirius, le lever héliaque est désigné en Il. V, 6, par leloum°now …keano›o (leloumenos okeanoio : " se baignant dans l'océan") ; pour la Grande Ourse, êmmorow loetr«n »keano›o   (ammoros loetron okeanoio : "seule à ne pas se baigner dans l'océan") , souligne qu'elle n'a ni lever ni coucher héliaque, qu'elle ne disparaît jamais du ciel nocturne, que c'est une constellation circumpolaire. Ùc¢ dÊvn  (opse duon : "se couchant tard") intervient avec la même signification lourde de sens dans la description des étoiles en Od. V, 270-280. Ce sont, comme je le montrerai ailleurs, les données qui permettent de s'orienter vers le nord, et Ùc¢ dÊvn (opse duon : "se couchant tard") s'applique là au Bouvier[6].

Le lever héliaque du Bouvier tombe aujourd'hui au début d'octobre, son coucher héliaque au début décembre; au temps de l'Iliade son lever matinal, son lever héliaque se situait environ en août, son coucher vespéral, son coucher héliaque, fin septembre ou début octobre. Nous croyons que, dans les anciennes indications concernant les étoiles, seules les positions annuelles les plus remarquables étaient données, non pas les positions journalières mobiles et sans intérêt, et que les anciens avaient observé le ciel avec une remarquable exactitude, puisque pour le Bouvier, dont la course nocturne est si courte que cette constellation n'est pratiquement visible que dans le ciel occidental ou dans le ciel oriental, ils en avaient observé le coucher héliaque et l'avaient distingué des étoiles circumpolaires par Ùc¢ dÊvn  (opse duon) :"se couchant tard".

Ainsi dans notre passage, dÊvn  (duon : "se couchant") peut parfaitement signifier le coucher héliaque d'une étoile et Ùc¢ "tard" dans l'année, mais le Bouvier ne peut pas être l'étoile dont il est question ici; si deielow (deielos) désignait aussi ce que désigne dÊvn (duon : "se couchant"), que le coucher a lieu le soir après celui du soleil, alors skiãsh  (skiasêi : "couvre d'ombre") est très étonnant; il n'ajouterait rien, puisqu'au soir il fait toujours sombre.

Mais il existe une étoile pour laquelle tous ces épithètes conviennent, et c'est l'étoile du soir, Vénus.

Le plus grand écart de Vénus avec le soleil, vers l'est et vers l'ouest, est de 48°; elle ne peut donc jamais se coucher vers minuit en Asie Mineure et aux latitudes plus au sud, encore moins vers le matin; nous voyons qu'il est impossible qu'Ùc¢ (opse : "tard") ait un sens rapporté à la journée, car Vénus se couche toujours tot après le soleil. Ùc¢ doit donc être une désignation annuelle, et donc dÊvn (duon : "se couchant") le coucher héliaque de Vénus, c'est-à-dire que, tard dans l'année, Vénus se couche avec le soleil et disparaît du ciel en tant qu'étoile du soir.

Mais à cette période, Vénus est la plus claire, et si claire qu'elle jette des ombres, skiãsh (skiasêi : "couvre d'ombre"). Elle développe sa luminosité la plus grande dans la moitié inférieure de sa trajectoire par rapport à la terre, environ 70 jours avant et après sa conjonction inférieure, quand elle est environ à 40° à l'est ou à l'ouest du soleil. Elle possède alors son plus grand éclat, une lumière à peine 3000 fois plus faible que celle de la pleine lune. Les objets qu'elle éclaire jettent une ombre notable[7]. Il n'y a aucune autre étoile que Vénus assez lumineuse pour projeter des ombre.

En Il. XXI, 232, parce qu'elle est désignée comme étoile du soir par deielow (deielos), il ne peut s'agir que de sa position à l'est du soleil, et comme il est dit qu'elle projette des ombres, il doit s'agir du moment où sa lumière est la plus claire, quand elle se trouve à 40° à l'est du soleil. Venus à ce stade n'est qu'un petit croissant de lumière, mais, dans des circonstances favorables et par une atmosphère claire, elle peut être aperçue dans le ciel, même de jour vers 3-4 heures de l'après midi.

Il s'agit maintenant de savoir quelle période de l'année est désignée par Ùc¢ (opse : "tard"). Je raisonne ainsi : si deielow (deielos)désigne l'étoile du soir, dÊvn (duon) le coucher héliaque ou la conjonction inférieure de Vénus avec le soleil et skiãsh (skiasêi) le moment où Vénus possède son éclat le plus grand, alors nous avons toutes raisons de supposer que l'étoile du matin, Vénus dans sa position à l'ouest du soleil, était parfaitement connue des anciens. Il est fait allusion à l'étoile du matin en Il. XXIII, 227 :

 

hmow d' •vsfÒrow e‰si fÒvw §r°vn §p‹ ga›an,

      vn te m°ta krokÒpeplow Ípe‹r ëla kidnatai ±vw (eos)

Quand l'étoile du matin vint annoncer la lumière sur la terre

- ensuite, voilée de safran, sur la mer se répand l'aurore -

 

et Od. XIII, 93-94 peut désigner la même étoile :

 

eut' éstØr Íper°sxe faãntatow, vw te mãlista

      ¶rxetai égg°llvn fãow ÉHoËw ±rigeneihw

Lorsque monta l'étoile très brillante qui s'avance

annonçant la lumière de l'aurore matinale.

 

Dans le premier cas, on dit expressément •vsfÒrow (eosphoros : "qui apporte l'aurore") dans le second faãntatow (phaantatos ; "très brillante") ; une étoile si claire qu'elle peut projeter des ombres peut être faãntatow; dans les deux cas, l'étoile est nommée annonciatrice de la "lumière" (fãow : phaos ), avant qu'Eos se lève.

Maintenant, ces épithètes peuvent sans doute s'appliquer au lever quotidien de l'étoile avant le lever du soleil et désigner une phase quotidienne de sa trajectoire. fãow serait la lumière du jour et ±vw (eow) le soleil du matin. Mais comme Vénus n'est caractérisée comme l'étoile du soir que dans sa position annuelle la plus remarquable, nous pouvons déduire qu'il faut ici aussi saisir ±vw (eow) dans un sens rapporté à l'année; Vénus, l'étoile du matin, se lève, annonçant la lumière et le printemps. La possibilité de cette interprétation est ainsi abondamment prouvée par ±vw (eow); mais sa nécessité apparaît dans les considérations suivantes.

Si Vénus, à la fin de l'année (Ùc¢, opse : "tard"), se trouve au moment où, en tant qu'étoile du soir (deielow), elle disparaît du ciel occidental, le moment de son éclat maximum, où elle jette même des ombres (skiãsh), se produit avant cela; nous devons ainsi rapporter skiãsh au moins en octobre. Mais nous savons qu'entre le moment du plus grand éclat de Vénus dans le ciel occidental jusqu'au moment de son plus grand éclat dans le ciel oriental (•vsfÒrow, faãntatow), il s'écoule environ 140 jours. Si elle se trouve en octobre à 40° à l'est du soleil, son plus grand éclat aura lieu de nouveau quand elle se trouvera à 40° à l'ouest du soleil, au moment de l'équinoxe de printemps, en mars.

Vénus, l'étoile du soir, avait donc son plus grand éclat, elle jetait des ombres, vers le 20 octobre, elle disparaissait du ciel vers la fin de l'année (Ùc¢ dÊvn : opse duon : " tard se couchant") et se trouvait en janvier en conjonction inférieure avec le soleil, elle apparaissait ensuite de nouveau avant le soleil, étoile du matin, et, aux environs du 10 mars, dans son plus grand éclat, annonçait la lumière de l'aube. Bode[8] décrit une course semblable de Vénus pour l'année 1866/1867; •vsfÒrow Il. XXIII, 227, faãntatow Od. XIII, 94 d'un coté, deielow ehw v ken skiãsh de l'autre correspondent ainsi à l'étoile du matin et à l'étoile du soir dans leur plus grand éclat. Les mots de l'Iliade et la nature de Vénus se répondent si étroitement que nous devons prendre Ùc¢ dÊvn (opse duon : tard se couchant") et ±oËw ±rigeineihw (êous êrigeneia : "aurore née au printemps") comme indiquant l'époque de ces deux phases remarquables et comprendre ±oËw ±rigeineihw non plus comme un lever de soleil quelconque, mais comme le soleil de printemps correspondant à la période où Vénus possède le plus grand éclat. fãow ±oËw ±rigeineihw en Od. XIII, 94, est exactement pareil à fÒvw §r°vn (phoos ereon) en Il. XXIII, 227 : en effet ce fÒvw (phoos "lumière") est caractérisé comme le soleil du printemps par kidnatai ±vw (kidnatai êos : "Eos ou le printemps  se répand"),  et naturellement dans les passages astronomiques comme le soleil du printemps astronomique, celui de l'équinoxe, le 21 mars.

fÒvw (phoos "lumière") en Il. XXIII, 227 et Od. XIII, 94, désigne la lumière dans son sens rapporté à l'année, cette lumière qui divise l'année en hmar (hêmar) et nÊj (nux). Nous verrons plus tard, en étudiant le livre VIII, que Il. VIII, 485, §n d' ¶pes' ÉVkean“ lamprÚn fãow ±elioio, alors tomba dans l'océan la brillante lumière du soleil, et Il. VIII, 487, ¶du fãow, ("se coucha la lumière") immédiatement après, ainsi que Il. VII, 465, dÊseto d' ±°liow, le soleil se coucha, ne signifie pas le soir, mais l'automne ou l'hiver, qui commence en  Il. VIII, 500,  avec kn°faw  (knephas : "le crépuscule"- "l'automne") , et que l'hiver le suit, Il. VIII, 486 et 488, nÊj §rebhnnÆ, ou m°laina (nux erebênnê -melaina : "la nuit noire").

Le sens rapporté à la journée est devenu un sens rapporté à l'année, comme m°sow oÈranÒw (mesos ouranos),  grâce à tãlantow (talantos),  était passé de son sens rapporté à la journée, midi, à son sens rapporté à l'année, l'été.

Si fãow (phaos : "lumière") en Il. XXIII, 227 et Od. XIII, 94, est la lumière qui se produit au printemps, et ¶du fãow, (edu phaos : "la lumière couchait")  en Il. VIII, 487, la lumière qui disparaît en automne, alors le sens rapporté à l'année de deilh (deielê) peut bien être l'obscurité de l'automne, et l'est sûrement en Il. XXI, 111-113,

 

¶ssetai µ hvw µ deilh µ m°son hmar

yppÒte tiw ka‹ §me›o ÖAr' §k yumÚn ßlhtai

      µ v ge dour‹ balhn µ épÚ neur8fin ÙÛst“.

Ce sera l'aurore, le soir ou le milieu du jour

quand quelqu'un, à moi aussi, m'otera la vie par Ares,

me frappant soit de sa lance, soir de la flèche d'un arc.

 

Si l'on rapportait ces trois indications à la journée, et traduisait : "l'heure de la mort (mo‡ra : moira) viendra aussi pour moi, que ce soit le matin, à midi ou le soir", la journée ne serait pas épuisée, car la mort d'Achille pourrait tout aussi bien survenir la nuit. Nulle part, nous ne voyons apparaître une tripartition de la journée, mais bien une tripartition de l'année. L'année naturelle comprend trois saisons, ¶ar (ear : "printemps"), Ùpvrh (oporê : "été") et xeimvn (cheimon : "hiver"); Ces trois saisons donnent un tout, l'année complète, les trois parties ci-dessus doivent aussi donner un tout.

En Il. XXI, 232, deielow (deielos) est l'étoile du soir, comme •vsfÒrow (eosphoros : "qui porte l'aurore")  est l'étoile du matin[9]; deielow (deielos) ne peut pas signifier ici "à l'automne", car le moment où Vénus a l'éclat le plus brillant n'est pas caractéristique de l'automne et qu'une rencontre quelconque de skiãsh (skiasêi : "couvre d'ombre") et de Ùc¢ dÊvn (opse duon : se couchant tard") ne peut suffire à nommer à l'étoile. Je traduis donc ainsi ce passage : "Apollon, on t'a chargé de protéger les Troyens jusqu'à ce que l'étoile du soir qui jette des ombres sur la terre ( skiãsh) , disparaisse du ciel (§lyh dÊvn) , tard, Ùc¢, dans l'année" ; ou bien : "Apollon, on t'a chargé de protéger les Troyens toute l'année". Dans le passage Il. XXI, 111, deilh  (deilê) est la troisième saison équivalente à xeimvn (cheimon), car seule l'année possède une division tripartite : l'heure de la mort (mo‡ra moira) viendra aussi pour moi, que ce soit au printemps, en automne ou en hiver.

Ainsi nous pouvons aussi avoir pour hmar (hêmar) un sens rapporté à l'année : nous allons bientot y revenir.

Si cela paraît étrange de vouloir retirer des passages de leur contexte et de leur dénier le sens rapporté à la journée qu'ils ont visiblement dans le cours du récit, j'explique qu'il est absolument nécessaire, pour éclaircir ces passages astronomiques, de faire totalement abstraction du récit épique. Et l'exemple le plus frappant pour cela, on le trouve justement dans nos trois passages. Il. XXI, 232 est toujours traduit avec un sens rapporté à la journée, mais skiãsh  (skiasêi : "couvre d'ombre") montre que le sens doit se rapporter à l'année, et, même ainsi, il s'inscrit encore dans le contexte. Od. XIII, 94 ne signifie dans le contexte que le matin; mais ce passage est clairement en relation avec les phases annuelles de Vénus faãntatow éstÆr (phaantatos astêr ; " astre très brillant"); Ulysse ne peut certainement pas être arrivé à Ithaque au printemps, son arrivée a eu lieu en automne, comme le montrent à l'évidence les 12 derniers livres de l'Odyssée. Mais le passage le plus frappant est Il. XXIII, 227, où il s'agit de l'étoile du matin qui apporte la lumière et fait surgir le soleil de la mer après elle : Ípe‹r ëla kidnatai ±vw (eow) (huper hala kidnatai : "Eos se répand sur la mer"). L'Iliade dépeint les combats autour de Troie, et à Troie, le soleil ne peut en aucun cas surgir de la mer. Aucun vrai poète ne se permettrait de telles "licences poétiques" contraires à la raison et à la nature, seuls des poétaillons pourraient écrire des choses de ce genre ou des gens qui font de la poésie un métier; et même eux ne se seraient pas permis d'écrire de tels passages, mais ils ont seulement utilisé comme ornement d'anciens passages qu'ils ne comprenaient pas. On comprend mieux alors comment, dans le livre XXI de l'Iliade, le soleil à Troie surgit de la mer. Les descriptions des étoiles sont si anciennes que leur signification s'était déjà obscurcie plusieurs siècles av. J.C. Nous sommes donc non seulement fondés, mais obligés, de distinguer ces passages astronomiques de leur contexte épique. Le passage Il. XXIII, 227 appartient aussi peu que rododaktulow ±vw (eow) (eos rhododaktulos : "Eos au doigt de rose") au mode de pensée et de représentation de l'Iliade, mais appartient par nature à l'Odyssée : seul le navigateur errant pouvait voir se lever le soleil au dessus de la mer.

A travers Ùc¢ dÊvn (opse duon : "tard se couchant ") nous sommes passés de l'étoile du soir deielow (deielos) à l'étoile du matin •vsfÒrow (eosphoros), et à cause de cela, fãow et deilh ont pris un sens rapporté à l'année.

Il y a aussi deux autres expressions astronomiques qui nous offrent un aperçu en profondeur de l'Iliade. tãlanton (talanton), la Balance, nous permet de reconnaître, à travers ses attributs m§ssa labhn (messa labon),"milieu du fléau", klinhsi (klinêisi) "s'incline" et §z°syhn (ezesthên), "assis", trois mois de l'année : juin, juillet et août. Vénus, nous la voyons décrite à ses deux périodes les plus brillantes, au printemps et en automne. D'un autre coté, c'est le fait décisif que xeimvn (cheimon) soit pris au sens de l'année qui nous montre qu'±vw (eow) est le printemps.

Nous apprenons à saisir ±vw (eow), deilh et hmar (Eos, Deilê, Hêmar) dans un sens rapporté à l'année, ce qui nous permet déjà donner une solution au problème suivant : ces expressions désignant le temps se rapportent aux périodes du jour, à ce que l'on voit réellement, mais servent aussi à désigner les périodes équivalentes de l'année. Qu'elles aient perdu ce faisant leur clarté montre que grand avait dû être le besoin d'expressions désignant le temps rapportées à l'année. On crée une sorte de sens élargi, mais le contexte permet de le reconnaître. Ici, des expressions astronomiques, comme par exemple xeimvn, (cheimon : "hiver") obligent à en comprendre d'autres de la même manière, qui sinon seraient seulement prises dans leur sens rapporté à la journée.

Cela explique aussi combien il a été facile aux descendants d'Homère d'ajouter à l'épopée troyenne d'anciennes traditions dans leur sens rapporté à la journée.

Il faut encore remarquer qu'un peuple qui faisait la différence entre constellations circumpolaires et non circumpolaires (êmmorow loetr«n- ammoros loetron : "qui n'a part aux bains") qui connaissait le lever héliaque de Sirius (leloum°now …keano›o - leloumenos okeanoio : "se baignant dans l'océan") et même le coucher héliaque du Bouvier (Ùc¢ dÊvn ; opse duon : " tard se couchant "), devait avoir compris que deielow  (deielos : "le soir") et •vsfÒrow (eosphoros : "qui apporte l'aurore") étaient la même étoile, même si elle portait deux noms différents. Parce que ses époques de plus grande luminosité, 70 jours avant et 70 jours après la conjonction inférieure, indiquent des saisons précises, car elles tombent à la fin de l'année (Ùc¢) et au printemps (±oËw - êous), parce que la conjonction inférieure se produit toujours à une autre saison pour cette planète, il est évident que nous avons à faire à deux descriptions d'une période bien précise au moyen des étoiles. Et parce que les deux périodes les plus marquantes dans la trajectoire de Vénus ont été mises en avant, l'une en désignant par skiãsh (skiasêi : "couvre d'ombre") le fait que l'étoile projette des ombres, l'autre en employant faãntatow  (phaantatos : "très brillant"), et que de plus la conjonction inférieure avec le soleil est expressément évoquée par dÊvn, il semble indubitable que l'identité de deielow (deielos : "le soir") et •vsfÒrow (eosphoros : "qui apporte l'aurore") était connue des anciens. Plus profond le Dr. Schliemann creusait à Troie, plus haute se laissait deviner la culture issue de ces fouilles; nous pouvons dire de même que plus les textes sont anciens, plus ils trahissent une culture plus grande de nos ancêtres.

Maintenant nous voulons considérer des passages dont le sens exige que les expressions désignant le temps soient prises dans une sens rapporté à l'année et tout d'abord ceux pour lesquels nous n'avons pas encore besoin d'élargir le cadre du traitement épique.

4. boulutÒw (l'heure de dételer les bœufs, le soir, le début de l'hiver)

{Résumé des propositions :  pour l'auteur ce n'est pas l'heure où l'on dételle les bœufs après le travail, le soir, mais  la période de l'année où l'on dételle les bœufs parce que les travaux des champs cessent, à savoir l'entrée de l'hiver. NdE]

 

ˆfra m¢n h°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei, Il. XVI, 777

tÒfra mãl' émfot°rvn b°le' ¥pteto, p›pte d¢ laÒw:

hmow d' ±°liow meteniseto boulutÚn d°,

      ka‹ tÒte dÆ =' Íp¢r a‰san ÉAxaio‹ f°rteroi hsan. 780

Tant que le soleil suivit le milieu du ciel,

des deux cotés les traits portèrent et les troupes tombèrent;

mais quand le soleil s'en alla, vers l'heure où l'on dételle les bœufs,

alors, contrairement au destin, les Achéens furent les plus forts.

 

On traduit boulutÚn d° (bouluton de) par "dételer les bœufs" et l'on désigne par là le moment où l'on dételle ces animaux après leur travail aux champs, c'est à dire le soir.

Le sens ne devient certes pas plus clair lorsque, comme La Roche, on cite Horace. Carmina III. 6, 41 : sol ubi montium mutaret umbras et juga demeret bobus fatigatis, car Horace n'est pas Homère. Où est-il dit quand les bœufs sont dételés h Avant ou après le coucher du soleil h À la même heure au printemps, en automne ou en hiver h Pour une latitude de 40°, le jour le plus long dure 14 h 51 min, le plus court, 9 h 9 min; dans le premier cas, le soleil se couche à 19 h 25, à 16 h 34 dans l'autre. Comment pourrait-on de là tirer chez Homère une détermination de l'heure h Cela est en contradiction avec le caractère même d'une vraie épopée populaire, où nous devons pouvoir trouver des descriptions plus précises.

Mais Il. XVII, 546-552, nous dit expressément qu'en hiver (xeimvn - cheimon) les hommes et les animaux cessent le travail quand il est dur, ou aussi longtemps qu'il est dur :

     ±@te porfur°hn ‰rin ynhto›si tanÊssh

ZeÁw §j oÈranÒyen t°raw ¶mmenai µ pol°moio

µ ka‹ xeim«now dusyalp°ow, vw =ã te ¶rgvn

      ényrvpouw én°pausen §p‹ xyoni, m8la d¢ kÆdei. 550

Õw h porfur°h nef°lh pukãsasa © aÈtØn

      dÊset' ÉAxai«n ¶ynow.

Comme l'arc-en-ciel (Kr. Iris) empourpré que, pour les mortels,

déploie Zeus du haut du ciel, signal divin de la guerre

ou de la tempête glacée qui interrompt les travaux

des hommes sur la terre et nuit au bétail,

ainsi Athénè, s'enveloppant d'un nuage empourpré,

plongea dans le peuple athénien

 

Ce n'est pas le cas ici d'éclairer le sens de xeimvn(cheimon),  que nous traduirons provisoirement par "hiver", ni d'expliquer Iris, qui métamorphose Athéna en un nuage pourpre; tout au plus en conclurons nous qu'Iris est un phénomène céleste; que la croyance ou la superstition des hommes la voit comme un signe envoyé par Zeus soit d'une guerre, soit d'un hiver rude , car elle fait cesser le travail des hommes sur la terre et blesse le bétail. On comprend par là que ce n'est pas le fait de dételer quotidiennement les bœufs qui marque une époque, mais le début de l'hiver; alors le travail s'arrête et les animaux sont dételés, c'est à dire, comme les hommes, cessent le travail.

L'entrée dans une saison est une date remarquable et connue de tous, dont on peut tirer un point de repère digne de l'épopée. Le début de l'hiver, de la pluie, est l'époque où l'on dételle les animaux. C'est le sens propre de boulutÚn d° (bouluton de). Mais ce passage fait aussi appel à une expression astronomique qui, comme en Il. VIII, 68, signifie l'époque du solstice d'été, autour du 21 juin. Ainsi ces deux expressions désignant le temps se complètent pour indiquer une durée parfaitement compréhensible : "Aussi longtemps que le soleil s'avançait au milieu du ciel, au milieu de sa course, aussi longtemps que c'était l'été, le combat était indécis, mais quand sa trajectoire s'inclinait, (c'est-à-dire quand l'hiver s'approchait), les Achéens prenaient le dessus".

Il s'agit là d'une indication astronomique liée à une autre tirée de la vie quotidienne, les deux se complètent et se déterminent réciproquement dans un sens rapporté à l'année, boulutÚn d° (bouluton de) est analogue à deilh (deilê).

 

5. de›pnon (deipnon)

{Résumé des propositions :  l'heure où le bûcheron prépare son déjeuner, de›pnon, donne à Krichenbauer l'occasion d'étudier le sens des trois mots signifiant repas : de›pnon,  dÒrpon et daiw. Il montre ainsi que de›pnon, le repas que prépare le bûcheron, est aussi le repas sacrificiel d'automne et désigne en fait l'équinoxe d'automne. NdE]

 

ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar. Il. XI, 84

tÒfra mãl' émfot°rvn b°le' ¥pteto, p›pte d¢ laÒw:

 hmow d¢ drutÒmow per énØr iplissato de›pnon. 86

oÎreow §n bÆsshsin, §pei t' §kor°ssato xe›raw

 tãmnvn d°ndrea makrã, ëdow t° min ·keto yumÒn,

 sitou te glukero›o per‹ fr°naw ·merow ahre›,

 t8mow sfª éretª Danao‹ =Æjanto fãlaggaw, 90

keklÒmenoi •tãroisi katå stixaw: §n d' ÉAgam°mnvn

Tant que dura l'aurore et que grandit le jour sacré ,

des deux cotés les traits portèrent et les troupes tombaient.

Mais quand, juste à l'heure où le bûcheron prépare son déjeuner

dans les vallons de la montagne, quand il a lassé ses bras à couper de grands arbres,

et que le dégoût du travail est entré dans son cœur

tandis que le désir de doux aliments prenait ses entrailles,

alors, par leur propre valeur les Danaens rompirent les phalanges troyennes,

en s'exhortant, entre compagnons, dans chaque rang. Parmi eux, Agamemnon,

 

Avec de›pnon (deipnon), cela est encore plus difficile. Tantot on le traduit comme le repas du matin, tantot comme celui du soir, et dans le passage ci dessus, à cause de ˆfra m¢n hvw hn (ophra men êos ên) etc...., comme celui de midi. Il est dit : "le moment où le bûcheron prépare son repas, c'est l'heure de midi, alors que les autres prennent leur repas principal seulement le soir". Le bûcheron mangeait donc à midi à l'époque homérique, les autres le soir ! Où trouve-t-on un autre document qui confirme cela h Et si le bûcheron, déjà fatigué et dégoûté de son travail à midi, se hâtait vers sa maison depuis les profondeurs de la forêt pour manger et pour boire, il nous faut aussi supposer qu'il avait déjà fini son travail à midi; car rien ne nous permet d'aller jusqu'à dire, de notre propre chef. qu'après son repas il se hâtait de nouveau dans les profondeurs de la forêt. Quel passage confirmerait-il qu'aux temps homériques ce travailleur n'avait à accomplir son travail que durant une demi journée, alors que les autres devaient travailler jusqu'au soir h Est-il pensable que dans une épopée populaire sérieuse, il faille déduire une désignation du temps à partir d'une telle réserve devant le travail, par ailleurs totalement immotivée h

Comme dans quelques autres passages, il paraît clair ici que l'Iliade a été forcée, qu'elle a été contrainte par notre façon de voir moderne et que, dans notre souci d'ordre et de conformité, l'œuvre a été ramenée à un seul et même niveau.

Nous ne pouvons comprendre la signification de de›pnon (deipnon) que par ses rapports avec dÒrpon (dorpon) et daiw (daïs), car ces trois mots peuvent être utilisés alternativement, la plupart du temps en relation entre eux ou en même temps pour désigner le même repas. La différence concerne :

 

a) La qualité de la nourriture et la forme du repas. Le repas daiw (daïs) se distingue déjà de de›pnon (deipnon) et de dÒrpon (dorpon) par son sens. daiw  (daïs) vient de daiv, dassv, partager; daiw (daïs) et daith (daïtê) est un repas, et cela ressort aussi de l'attribut constant §›sh (eisê ) :  " où les portions sont également partagées"), ou bien "où les personnes de même droit reçoivent des parts égales". dainumi (daivumi) : "faire bombance", indique la quantité et l'excellence des mets, daiw (daïs), daith, repas, banquet, est la table richement dressée des seigneurs. de›pnon (dep, depinon, de›pnon) se rattache à daps, dapanh, (dapanê) et les deux à dâp, le causatif de la racine dâ, donner[10]. de›pnon (deipnon) est donc un don, un salaire, une part attribuée; il se rattache à daptv, (dapto)  qui signifie "nourrir le bétail", et ainsi la forme et la qualité du repas est encore plus mise en avant. Il. XVI, 159 dit : lÊkoi ¶lafon daptousin,(lukoi elaphon daptousi)  "les loups se nourrissent de chair fraîche - des cerfs - ", comme dans Il. II, 384 : les chevaux reçoivent leur de›pnon (deipnon), leur fourrage. dÒrpon (dorpon) est généralement associé avec der, d°rv, deirv, (der, dero, deiro)  "écorcher, vexer". Puisque Curtius explique que le passage de g en b et d est normal, je pourrais, en suivant son exemple, former les suites : 1. gargaras, skt "baratte, vase", 2. barayron,(barathron) 3. zer°yron,(zerethron) 4. d°reyron  (derethron) et 1. garâmi, skt "j'avale", 2. bora, (bora) 3. vorus, 4. dÒr-pon (dorpon) ; ainsi dÒrpon (dorpon) serait un repas plus modique que de›pnon, (deipnon) un repas de la plus basse forme et qualité, s'apparentant par la chose et par le mot à "nourrir les bêtes".

 

b) Les repas se distinguent aussi par la qualité des personnes qui y prennent part. daiw (daïs) est un repas pour les dieux, ou un repas pour les héros et les chefs d'armée. Mais en Il. I, 424.

xyizÚw ¶bh katå da›ta

... hier est allé à un banquet

       en II, 421-431,

aÈtår §pei =' eÎjanto ka‹ oÈloxÊtaw probãlonto,

 aÈ°rusan m¢n pr«ta ka‹ ¶sfajan ka‹ ¶deiran,

 mhroÊw t' §j°tamon katã te knish §kãlucan

diptuxa poiÆsantew, §p' aÈt«n d' »moy°thsan.

ka‹ tå m¢n ír sxizhsin éfÊlloisin kat°kaion,

 splãgxna d' êr' émpeirantew Ípeirexon ÑHfaistoio.

 aÈtår §pe‹ katå m8re kãh ka‹ splãgxna pãsanto,

 mistullÒn t' êra tîlla ka‹ émf' Ùbelo›sin ¶peiran,

  pthsãn te perifrad°vw, §rÊsantÒ te pãnta.

aÈtår §pe‹ paÊsanto pÒnou tetÊkontÒ te da›ta 430

 dainunt'. oÈd° ti yumÚw §deÊeto daitÚw §hshw.

Après avoir pris et répandu l'orge non moulue

ils firent lever la tête à la victime, l'égorgèrent, l'écorchèrent;

ils coupèrent les cuisses, les enveloppèrent

d'une couche de graisse repliée et mirent sur elles des morceaux de chair crue.

Ils les brûlèrent sur des éclats de bois sans feuilles

en tenant les entrailles embrochées sur le feu d'Héphaistos.

Quand les cuisses furent consumées et qu'ils eurent mangé les entrailles,

ils dépecèrent le reste de la victime, embrochèrent les morceaux,

les firent rotir habilement et retirèrent le tout du feu.

Alors, ayant cessé leur ouvrage et préparé le banquet,

ils banquetèrent. Le désir ne manquait pas à leur repas où tous sont égaux

       en IV, 259.

±d' §n daiy'

soit à table,

       en IX, 70.

dainu da›ta g°rousin

offre un dîner aux anciens

       en XXIV, 802,

eO sunageirÒmenoi dainunt' §rikud°a da›ta

ils célébrèrent le repas à la gloire des morts

       en VII, 313-323.

o„ d' vte dØ klisihsin §n ÉAtrehdao g°nonto,

to›si d¢ boËn h°reusen ênaj éndr«n ÉAgam°mnvn

êrsena penta°thron Ípermen°Û Kronivni.

tÚn d°ron émfi y' ßpon, kai min di°xeuan ëpanta,

 mistullÒn t' êr' §pistam°nvw pe›rãn t' Ùbelo›sin,

ˆpthsãn te perifrad°vw, §rÊsantÒ te pãnta.

aÈtår §pe‹ paÊsanto pÒnou tetÊkontÒ te da›ta. 320

 dainunt', oÈd° ti yumÚw §deÊeto daitÚw §hshw:

 nvtoisin d' A‡anta dihnek°essi g°rairen

¥rvw ÉAtrehdhw eÈrÁ kreivn ÉAgam°mnvn.

Quand ils furent dans la baraque de l'Atride,

Agamemnon, roi de guerriers, immola pour eux un bœuf,

un mâle de cinq ans, au très ardent fils de Chronos .

Ils l'écorchèrent, l'apprêtèrent, l'ouvrirent complètement,

le dépecèrent habilement, embrochèrent les morceaux

et les firent rotir avec soin, puis retirèrent le tout.

Alors, ayant terminé leur ouvrage et préparé le banquet

ils banquetèrent, et le désir ne leur manquait pas du banquet où tous sont égaux

Et d'une échine entière Ajax fut honoré par le héros

fils d'Atrée, Agamemnon aux pouvoirs étendus.

       en IV, 257-261,

ÉIdomeneË per‹ m°n se tiv Dana«n taxupvlvn

 ±m¢n §n‹ ptol°mƒ ±d' élloiƒ §p‹ ¶rgƒ

±d' §n daiy', vte p°r te geroÊsion a‡yopa o‰non

Argeivn o„ êristoi §n‹ krht8ri k°rvntai. 260

 e‡ per gãr t' êlloi ge kãrh komÒvntew ÉAxaio‹

 daitrÚn pinvsin,

Idoménée, je t'estime plus que tous les Danaens aux chevaux rapides,

soit à la guerre, soit à une autre tâche,

soit à table, quand, d'un vin d'honneur flamboyant,

les plus nobles Argiens font le mélange dans les cratères.

Tandis que les autres Achéens chevelus boivent chaque fois leur part,

ta coupe reste toujours pleine.

dÒrpon (dorpon) et de›pnon (deipnon) est un repas pour les hommes. En Il. II, 480, les héros ont da›ta (daïta), mais les gens en 381, et même les chevaux en 383 ont leur de›pnon (deipnon) ; en Il. VII, 475, les héros da›ta yãleian  (daîta thaleian) les gens dÒrpon (dorpon).

 

c) Bien qu'ils soient différents en ce qui concerne la nourriture et les convives, ils se font au même moment et ont la même cause. Le moment : ils ont généralement lieu avec dÊseto ±°liow (duseto êelios),  le coucher du soleil, rarement avec le lever du soleil. La cause : elle est la plus facile à reconnaître avec daiw(daïs) ; c'est un repas qui en plusieurs passages se montre bien comme un sacrifice, offert en grande cérémonie. Les plus instructifs sont les livres I., II, et VII.

En ll. I, 450-475, daiw (daïs) est un sacrifice, on offre une hécatombe à Apollon, les cérémonies sont décrites en 458 sq; immédiatement après, en 475, dÊseto d' ±°liow (duseto êelios),  le soleil se couche. En ll. II, 410, oÈloxÊtaw én°lonto (oulochutas avelonto), ils prirent les grains d'orge, en 411 la prière, en 422 les préparatifs, en 430, tout cela est daiw (daïs) ; en 399, l'équipage fait son oraison au cours d'un de›pnon (deipnon), en 387, c'est le soir, ei mØ nÁj §lyoËsa (ei mê nux elthousa),  etc; en VII, 313 le sacrifice, en 319, daiw (daïs) pour les héros , en 317 etc, les préparatifs de la fête, en 370 et 466, dÒrpon ¶lonto (dorpon elonto),  mais en 465, dÊseto ±°liow(duseto êelios), le soleil se couchait.

Le sacrifice est décrit en détail aux livres I et II. Cela suffit pour les autres passages; la description n'est pas répétée, mais le rappel de dÊseto ±°liow (duseto êelios) manque rarement, et là où il manque, le passage mérite une attention particulière. La distinction entre daiw (daïs), de›pnon (deipnon) et dÒrpon (dorpon) n'est pas reprise avec rigueur dans toute l'Iliade; les significations de ces mots se recouvrent l'une l'autre, ce qui les distingue est oublié de même qu'au cours du temps la chose elle-même peut s'être toujours plus affadie, et parfois nous trouvons de›pnon (deipnon) ou dÒrpon (dorpon)  là où nous attendrions daiw (daïs). En Il. XXIII, 11, dorp°v signifie "prendre son repas, sa nourriture": cela ne gène en rien notre conclusion, bien au contraire : si daiw (daïs) est un repas sacrificiel, les repas des hommes en relation avec lui sont également des repas sacrificiels.

Ainsi, notre passage prend une signification lourde de sens : "quand le bûcheron au profond de la forêt se prépare le repas sacrificiel". Bien sûr, cela ne peut pas être à midi, mais cela doit être un des deipna (deipna), repas, qui sont en relation avec le dÊseto ±°liow, (duseto êelios) le coucher du soleil. Si nous lui donnons un sens rapporté à la journée, nous arrivons à la conclusion singulière, qui s'est avérée exacte, que les anciens Grecs ne mangeaient que deux fois par jour, le matin, car de tels repas sont aussi évoqués sans dÊseto ±°liow(duseto êelios),  et le soir . La relation avec le sacrifice est complètement mise de coté. Si l'on voulait relier la signification du sacrifice avec les repas quotidiens, alors il nous faudrait croire à un sacrifice festif quotidien. Ces deux interprétations sont également fausses, car daiw (daïs), de›pnon (deipnon) et dÒrpon (dorpon) ont changé de sens au cours du temps comme la chose elle-même changeait, et l'Iliade nous offre cote à cote l'ancienne et la nouvelle signification.

daiw (daïs) de›pnon (deipnon) et dÒrpon (dorpon) sont en fait présentés dans l'Iliade comme un repas ordinaire, mais présentent assez souvent le caractère d'un sacrifice, et là où le traitement de l'épopée a déjà pris un sens rapporté à la journée, le sacrifice est devenu un sacrifice quotidien ou un repas quotidien. Mais dans les passages de l'ancienne Iliade, comme dans les livres VII et VIII, le caractère ancien de ces sacrifices nous apparaît, ce sont des sacrifices de la fin de l'année, avec l'entrée du mauvais temps qui arrête les travaux des hommes ainsi que des animaux, l'époque où le soleil s'incline alors que l'on dételle les bœufs. Dans l'Odyssée, le sens rapporté à la journée domine seul presque partout.

Dans notre passage, de›pnon (deipnon) a ce sens rapporté à l'année :

la formule ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar, ophra men êos ên kai aexeto hiepon : "tant que dura l'aurore (Kr. le printemps) et que grandit le jour sacré", en Il. XI, 84 et VIII, 66,

et plus loin en XVI, 777 la formule presqu'analogue ˆfra m¢n ɱ°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei (ophra men hêelios meson ouranon amphibébêkei : "tant que le soleil suivit le milieu du ciel (Kr. eut atteint le milieu de l'année)") ,

montrent que la première partie de ces trois passages est à prendre dans un sens rapporté à l'année; dans la deuxième partie, boulutÚn d° (bouluton de) et de›pnon (deipnon) se suivent pour désigner des choses analogues, le sens rapporté à l'année s'impose impérativement pour les deux en tant qu'antécédents astronomiques, et finalement tãlanton (talanton) marque toutes ces expressions désignant le temps du sceau d'un sens rapporté à l'année.

Par analogie avec daiw (daïs),  de›pnon (deipnon) indique un sacrifice, par rapport aux indications astronomiques rapportées à l'année, et par son sens même, il indique le sacrifice annuel d'automne.

Chez tous les peuples à toutes les époques, l'équinoxe de printemps et celui d'automne ont été l'occasion de festivités religieuses, de sacrifices et de festins, comme nous le voyons encore aujourd'hui.

L'ancienne Iliade se préoccupe assez peu de la nourriture et des boissons des hommes; l'Iliade plus récente et l'Odyssée qui se déroule entièrement dans le cadre journalier le font; mais l'Iliade laisse encore apercevoir l'ancienne base du récit.

Quand le bûcheron a travaillé toute l'année au profond de la forêt, qu'il a épuisé la force de ses mains à abattre le bois, il aspire à trouver à la maison des repas réguliers et des boissons réconfortantes; et quand arrive l'époque où le travail des hommes cesse, il offre son sacrifice et se hâte vers sa maison.

Tant qu'on était au printemps, et que les jours croissaient, le combat était indécis, mais quand le temps des sacrifices d'automne arrivait, les Danaens prenaient le dessus.

Ici de›pnon (deipnon) est un sacrifice offert à une période déterminée, comme boulutÚn d° (bouluton de) ; tous deux marquent si nettement cette époque dans la vie des hommes qu'on peut s'en servir pour indiquer le moment de l'arrivée de l'automne.

 

6. ±°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei et oÈranÚn ehsanivn

{Résumé des propositions : comment, à Troie, le soleil " montant dans le ciel" pouvait-il surgir de la mer h La ville est située à l'Est et la mer est à l'Ouest et au Nord. Il est bien évident qu'il faut trouver un autre sens. Dire que "le soleil va dans le milieu du ciel" , revient à désigner le solstice d'été. Et tout le passage Il. 282-482 s'étend sur une période plus large, du début de l'hiver à l'été qui s'ensuit. De même l'action du livre Il. VIII s'étend sur toute une année. NdE]

 

     ±°liow m¢n ¶peita n°on pros°ballen éroÊraw Il. VII, 421

§j ékalarreitao bayurrÒou ÉVkeano›o

 oÈranÚn ehsanivn

Le soleil frappait depuis peu les champs,

étant sorti du cours paisible et profond de l'Océan

pour monter dans le ciel,

 

Nous nous sommes efforcés jusqu'ici de prouver le sens rapporté à l'année des expressions désignant le temps, sans aller au delà de ce que le sens du passage exigeait. Nous devons maintenant élargir ce concept au contenu même de l'Iliade, et situer dans le cadre d'une année une action qui tenait dans le cadre d'une journée. Si la critique met en lumière des parties anciennes et des parties plus récentes dans l'Iliade, et si nous reconnaissons aux mots un sens ancien et un sens plus récent, alors aux parties anciennes doit correspondre le sens ancien. Les livres VII et VIII sont reconnus comme des parties anciennes de l'Iliade, et particulièrement VII, 420-432.

Cela conduirait trop loin de donner en détail l'analyse du livre VII par Bergk. Je n'en citerai que ce qui concerne notre passage. Bergk comprend VII, 421, ±°liow m¢n ¶peita n°on pros°ballen éroÊraw (êelios men epeita neon proseballen arouras : "le soleil frappait depuis peu les champs") comme le lever du soleil le matin, et il écrit:

"Alors, les morts des deux camps furent enterrés le matin et ainsi, le soleil se leva pour la seconde fois le même jour; et le diascevaste, tandis qu'il ajoutait la construction du mur pour conclure sa propre trouvaille, recommença son récit aux premières lueurs du jour.

Comme on ne peut pas accuser d'étourderie ce poète doué, il faut admettre que, tandis qu'il soudait ensemble ces trois morceaux hétérogènes, il partait de l'idée de répartir les événements sur trois jours; le premier jour, les morts étaient recherchés et du bois apporté, le deuxième jour les cadavres étaient incinérés et le troisième jour le tumulus édifié et le mur construit. La construction du mur fait problème, que l'on considère la chose elle même ou la forme de sa description. Car si nous admettons que les Grecs s'étaient jusque là passés d'une telle protection, alors la mise en œuvre de cet ouvrage n'est vraiment pas fondée à un moment où une victoire décisive n'était absolument pas sûre. On doit s'étonner aussi de la célérité remarquable avec laquelle ce mur a été construit. On peut permettre à la poésie une grande liberté, mais elle dépasse les limites du vraisemblable quand on voit, sur proposition de Nestor, un grand ouvrage en pierre, avec des portes et des portails, s'élever comme par magie sans aucun préparatif en un jour seulement, et que le poète n'essaye même pas de venir en aide de quelque façon à l'imagination de l'auditeur. La description de la construction de ce mur est si indigente qui l'on ne peut comprendre la signification de cette œuvre et que seule la colère de Poséidon permet de voir qu'il s'agit de quelque chose d'important."

On voit à quelles colossales difficultés dans la compréhension de l'Iliade on s'expose quand on ramène toutes les notions de temps à leur sens rapporté à la journée. L'action apparaît comme une œuvre de magie, le poète apparaît sans scrupules, car ce qu'il dépeint ne peut avoir eu lieu en un jour. Il est vraiment stupéfiant de voir avec quelle audace la critique, une fois en main son étalon de mesure, l'applique de la même façon à toutes les parties d'une œuvre si ancienne et fait porter la faute à l'auteur de ce qui paraît trop long ou trop court !

D'après notre interprétation, le poète n'était ni étourdi, ni sans scrupules, l'action n'était pas magique, tout était parfaitement naturel; il suffit de penser que nous nous trouvons devant un passage ancien de l'Iliade qui doit conserver les anciennes significations également en ce qui concerne les expressions désignant le temps.

Le combat arrive à sa fin, parce que la nuit s'approche; nÊj (nux) doit avoir ici son ancienne signification, désigner le contraire de hmar (êmar), "l'automne" ou "l'hiver s'approche", où les travaux des hommes cessent, comme boulutÚn d° , de›pnon et deilh est la saison où les hommes et les bêtes arrêtent de travailler.

En Il. VII, 282, nÁj d' =dh tel°yei: égayÚn ka‹ nukt‹ piy°syai (nux d'êdê telethei ayathon kai nukti pithestai) "déjà la nuit est complète, et il est bon d'obéir à la nuit, en 303 le sacrifice était offert, en 320 le repas avait lieu, daiw (daïs) pour les chefs d'armée, en 380 dÒrpon (dorpon) pour les hommes, et les négociations commençaient entre les Troyens et les Grecs, on décidait un cessez-le-feu, et ainsi se passait le temps de la nuit, l'hiver .

En Il. VII, 421, le soleil ne se levait pas une deuxième fois, mais il s'élevait à nouveau dans sa course, il reprenait sa course vers le haut : c'était au solstice d'hiver, le 21 décembre, qu'ils reprenaient le travail, allaient chercher du bois, rassemblaient les morts, les lavaient et les incinéraient.

Alors ils entreprenaient la construction du mur, dont il avait été question dans les négociations et qui se justifiait bien par les pertes élevées.

hmow d' oÎt' êr pv ±vw, ¶ti d' émfilÊkh nÊj (êmos d’oùt'  ar'po êos eti d'amphilukêi nux) signifie littéralement, d'après notre interprétation : "ce n'était pas encore le printemps, mais la nuit crépusculaire, l'hiver".

Si les premiers pourparlers pour brûler les morts s'étaient déroulés au moment du solstice d'hiver, alors cette deuxième indication temporelle est juste et conforme à la réalité; il faisait encore froid et le temps était désagréable, la nature n'était pas encore éveillée, quand ils commencèrent leur grand ouvrage; si on veut le terminer dans l'année où a été décidé le cessez-le-feu, il faut le commencer à temps.

Maintenant, on peut traduire mot à mot le passage 433 - 441; les grandes tours, les portes et les portails, les fossés et les palissades, ne procèdent plus de la magie. On imagine la grandeur de cet ouvrage quand il est dit en Il. VII, 444, yeo‹ yheËnto m°ga ¶rgon ÉAxai«n (theoi thêeunto mega ergon Achaion),   "les dieux eux-mêmes regardaient avec étonnement ce grand ouvrage"; Poséidon est courroucé, non pas à mon avis à cause de la grandeur de l'ouvrage, mais parce qu'on ne lui a pas offert de sacrifice. Dans l'explication de Poséidon en tant que constellation, nous avons montré que Poséidon est le dieu du solstice d'hiver, et donc, un sacrifice lui est dû à l'époque du solstice, à l'époque où ±°liow n°on pros°ballen éroÊraw  (êelios men epeita neon proseballen arouras ) "le soleil à nouveau frappait les champs"; C'est pourquoi il demande à Zeus de détruire l'ouvrage[11].

L'année se termine avec la construction de l'ouvrage, il n'y avait plus rien à en dire, en 465 le soleil se couche de nouveau dÊseto d' ±°liow (duseto êelios), l'automne arrive et de nouveau le sacrifice, 466, dÒrpon pour les gens et 475, daiw pour les chefs, puis l'hiver est de nouveau évoqué en quelques traits en 476 - 482.

La forme de cette chronique des événements est parfaitement adaptée à l'ancienneté de ce passage.

L'ensemble demande un élargissement de la signification des concepts temporels et même si pour hmar (êmar), nÊj (nux), de›pnon (deipnon), kn°faw (knephas), et dÊseto ±°liow (duseto êelios) etc, nous n'avions pas suffisamment démontré la possibilité et la nécessité d'une signification rapportée à l'année, celle-ci résulterait clairement du livre VII. La plénitude compacte d'événements ne peut s'insérer dans un cadre journalier mais dans un cadre annuel.

Seuls les livres I et II peuvent se comparer au livre VII : des relations sous forme de chronique. Mais là, le typhus est tellement caractérisé comme une suite d'événements quotidiens, que cela laisse seulement entrevoir quelle était l'ancienne forme, celle qui par contre se montre encore dans le livre VII.

Le manger et le boire, qui selon Bergk sont des actes particulièrement importants pour le compilateur du livre, sont évoqués deux fois, alors que le début de l'automne est dépeint deux fois et le sacrifice offert deux fois. Ce sont des repas festifs, comme nous l'avons montré pour de›pnon, et non pas l'expression d'une avidité gourmande : ils sont à prendre comme dÊseto (VII, 465) dans un sens rapporté à l'année.

Nous voyons que les opinions que nous avons données ne sont ni infondées ni incompatibles, lorsque nous prenons ±°liow oÈranÚn ehsanivn (êelios ouranon eisanion) "le soleil montant dans le ciel" dans un sens rapporté à l'année comme mesÚn oÈranÚn émfibebÆkei "le soleil allé au milieu du ciel, au solstice d'été"; la poésie y gagne, car la forme et le contenu se trouvent en accord et l'âge de la composition saute aux yeux, ainsi que les traces des changements.

Mais non seulement ±°liow oÈranÚn ehsanivn, mais aussi mesÚn oÈranÚn émfibebÆkei, présentent dans le traitement épique le même sens rapporté à l'année, sens que nous avons déjà reconnu à cette formule à cause de tãlanton, et cela au livre VIII.

Le livre VIII commence avec le printemps (VIII, 1):

(1) ±vw  m¢n krokÒpeplow §kidnato pçsan §p' a‰an

L'aurore au voile de safran se répandait sur toute la terre

En VIII, 66, suit la désignation de l'été :

(2) ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar,

 tÒfra mãl' émfot°rvn b°le' ¥pteto, p›pte d¢ laÒw.

 hmow d' ±°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei,

      ka‹ tÒte dØ xrÊseia patØr §titaine tãlanta

Tant que dura l'aurore (Kr. le printemps) et que grandit le jour sacré,

des deux cotés les traits portèrent et les troupes tombaient.

Mais, quand le soleil fut arrivé au milieu du ciel (Kr. au solstice d'été),

le père des dieux étendit ses balances d'or

Les vers VIII, 485 et 486 contiennent la formule pour l'automne :

(3) §n d' ¶pes' ÉVkean“ lamprÚn fãow ±elioio

      ßlkon nÊkta m°lainan §p‹ zeidvron êrouran

Alors tomba dans l'océan la brillante lumière du soleil,

traînant derrière elle la nuit noire sur la terre qui donne l'épeautre.

Le premier passage nous donne clairement un sens rapporté à l'année, pour le troisième passage, indépendamment des deux premiers, le sens rapporté à l'année se déduit de l'Iliade elle-même. Les vers 485 et 486 expriment d'une manière solennelle ce qui est résumé dans le vers suivant par ¶du fãow (plonger la lumière) et nÁj §rebennÆ (la nuit obscure), et complété en VIII, 500 par pr‹n kn°faw hlye (le crépuscule nous a prévenus). Au livre VIII, le contenu de la nÊj (nuit), est explicitement décrit, on prend des dispositions pour une attaque surprise de l'ennemi, VIII, 500- 525 :

éllå pr‹n kn°faw hlye, tÚ nËn §sãvse mãlista 500

 ÉArgeiouw ka‹ n8aw §p‹ =hgm›ni yalãsshw.

éll' =toi nËn m¢n peiyvmeya nukt‹ melainh

 dÒrpã t' §foplisÒmesya: étår kallitrixaw ·ppouw

lÊsay' Íp¢j Ùx°vn, parå d° sfisi bãllet' §dvdÆn:    

§k pÒliow d' êjesye bÒaw ka‹ ‡fia m8la

karpalimvw, o‰non d¢ melifrona ohnizesye

s›tÒn t' §k megãrvn, §p‹ d¢ jÊla pollå l°gesye,

Àw ken pannÊxioi m°sf' ±oËw ±rigeneihw

kaivmen purå pollã, s°law d' ehw oÈranÚn ·kh,

mÆ pvw ka‹ diå nÊkta kãrh komÒvntew ÉAxaio‹ 510

 feÊgein irmÆsvntai §p' eÈr°a n«ta yalãsshw.

mØ mån éspoudi ge ne«n §piba›en ßkhloi,

éll' Àw tiw toÊtvn ge b°low ka‹ o‡koyi p°ssh

 blÆmenow µ h“ µ ¶gxeÛ ÙjuÒenti

nhÚw §piyr–skvn, ·na tiw stug°hsi ka‹ êllow

Trvs‹n §f' hppodãmoisi f°rein polÊdakrun ÖArha.

 kÆrukew d' énå êstu Dih filoi éggellÒntvn

pa›daw prvyÆbaw poliokrotãfouw te g°rontaw

 l°jasyai per‹ êstu yeodmÆtvn §p‹ pÊrgvn:

yhlÊterai d¢ guna›kew §n‹ megãroisin •kãsth 520

 pËr m°ga kaiÒntvn: fulakØ d° tiw ¶mpedow ¶stv

mØ lÒxow ehs°lyhsi pÒlin la«n épeÒntvn.

œd' ¶stv Tr«ew megalÆtorew …w égoreÊv:

mËyow d' hw m¢n nËn ÍgiØw ehrhm°now ¶stv,

tÚn d' ±oËw Trvessi mey' hppodãmoiw égoreÊsv.

Mais le crépuscule nous a prévenus : et c'est surtout ce qui aujourd'hui

a sauvé les Argiens et leurs vaisseaux sur le bord de la mer.

Aujourd'hui, obéissons donc à la nuit noire

et apprêtons le repas. Les chevaux à la belle robe,

dételez-les des chars et jetez leur la nourriture

De la ville, amenez des bœufs et de gros moutons,

 vite; le vin au goût de miel, apportez-le,

avec le pain, de vos maisons. En outre ramassez beaucoup de bois,

afin que toute la nuit, jusqu'à l'aurore fille de la brume,

nous fassions brûler des feux nombreux dont la lueur monte jusqu'au ciel,

de peur que, pendant la nuit même, les Achéens chevelus

ne s'élancent pour fuir, sur le vaste dos de la mer.

Qu'ils ne s'embarquent pas du moins, sans encombres, tranquillement;

que chacun d'eux emporte même chez lui quelque trait à digérer,

frappé d'une flèche ou d'une pique acérée en sautant sur son navire

afin que d'autres aussi craignent de mener

contre les Troyens dompteurs de chevaux le déplorable Ares.

Que des hérauts, aimés de Zeus, aillent par la ville

dire tout aux jeunes gens et aux vieillards aux tempes grises

de se grouper, autour de la ville, sur les remparts construits par les dieux.

Que les femmes, plus délicates, chacune dans sa maison, allument un grand feu.

Que la garde soit ferme, de peur qu'un groupe d'assaut

ne pénètre dans la ville, en l'absence de nos troupes.

Quoiqu'il en soit, Troyens au grand cœur, comme je le dis :

Les instructions qui sont données, je les tiens pour salutaires;

les autres, dès l'aurore, je les dirai aux Troyens dompteurs de chevaux

mais ces dispositions ne s'appliquent pas à une nuit ordinaire, mais sont des préparatifs pour l'hiver. C'est ce que nous apprend une lecture sans a priori des 25 vers. Si nous substituons kn°faw et nuj dans la formule VIII, 485, on a ainsi dans les trois formules précédentes trois indications de temps dans un sens rapporté à l'année; c'est le cadre des événements d'une année. kn°faw, 500 et nuj, 501, 529 sont à prendre dans un sens rapporté à l'année. La guerre est suspendue à l'entrée du kn°faw jusqu'en 538, ±eliou éniÒntow, quand le soleil remonte de nouveau dans sa course, 530, pr«Û d' Ípho›oi., "dès la première heure du printemps".

Et dans les scènes se rapportant aux dieux, ±oËw VII, 470, désigne sans aucun doute le printemps.

Le contenu du cadre des événements qui remplissent cette période est dépeint, non pas certes comme dans un roman moderne ou un rapport d'état-major général, mais comme dans la peinture ancienne qui place les personnages l'un à coté de l'autre sans perspective, et rend compréhensible toute l'action grâce à quelques figures caractéristiques. Que le contenu de la journée, c'est-à-dire d'une moitié de l'année, l'été, soit la guerre, est rendu suffisamment clair par quelques traits marquants et que celui de la nuit, c'est-à-dire de l'autre moitié de l'année, est l'hiver, est encore plus clairement évoqué.

L'autre espace vide est rempli par l'ancienne peinture des dieux. Le poète qui insérait ces images devait encore comprendre l'ancienne signification des expressions désignant le temps, car il nous les présente bien en ordre. Que les livres VII et VIII soient d'origine ancienne, cela est mis en lumière par la façon dont le texte a été rajeuni, par le fait que l'autre sens, le sens rapporté à la journée, gagne de proche en proche au fur et à mesure que gagne l'Iliade récente.

L'ancien aspect de l'Iliade ne transparaît nulle part aussi clairement que dans ces livres; aucun des autres chants n'est aussi peu affadi, aussi peu émoussé par son succès, au moins en ce qui concerne la geste des héros.

Il n'est pas dans notre intention de reconstruire entièrement l'Iliade à partir de ce qui nous est parvenu, mais seulement de suivre à la trace les passages anciens pour retrouver la façon de penser des origines, d'en signaler les joyaux et de montrer qu'ils appartiennent à un ancien trésor dont le sens et l'importance seraient complètement effacés si nous renoncions à faire la différence entre l'ancien et le nouveau et prenions tous les mots dans leur interprétation la plus récente. On pourrait, suivant la tradition et la tendance naturelle, rajeunir encore plus le contenu des livres VII et VIII, mais on ne pourrait ignorer qu'à l'origine, il se rapportaient à l'année et ceci suffit à étayer notre conclusion.

Dans l'Odyssée, on emploie la formule m°son oÈranÚn émfibebÆkei (meson ouranon amphibébêkei : "il va au milieu du ciel") pour désigner le solstice d'été. En Od. IV, 400, le même vers est mentionné en relation avec Protée et le Lion. Nous avons montré que Protée était le dieu du Nil, ou une personnification du Nil, d'où on déduisait que le Lion ne pouvait être que la constellation du Lion de l'écliptique, dans laquelle se trouve le soleil au moment de la crue du Nil. En relation avec Protée, le Lion est à saisir comme le lion mythique et non pas comme l'animal, c'est la constellation du ciel dans laquelle se trouve le soleil quand il a franchi la moitié du ciel, au moment du solstice d'été, le 21 juin.

La relation avec le ciel n'est naturellement pas exprimée de façon aussi nette dans l'Iliade avec oÈranÚn ehsanivn (ouranon eisanion : "montant dans le ciel"), mais nous devons, dans le passage Il. VII, 421-423,

±°liow m¢n ¶peita n°on pros°ballen éroÊraw Il. VII, 421

§j ékalarreitao bayurrÒou ÉVkeano›o

      oÈranÚn ehsanivn

Le soleil frappait depuis peu les champs,

étant sorti du cours paisible et profond de l'Océan

pour monter dans le ciel,

préciser au moins l'expression n°on pros°ballen (neon proseballen : "frappait à nouveau les champs").

L'explication du vers 422, où le soleil sort de l'Océan, peut être d'abord donnée en relation avec la terminologie astronomique; il suffit de voir que, quand le soleil monte dans le ciel durant sa course, n°on, indique un nouveau cycle de même que dans VIII, 1, (±vw (eos) §kidnato pçsan §p' a‰an, - êos ekidnato pasan ep'aian - "le printemps s'étendait sur la terre toute entière), pçsan (pasan ; "toute") indique le soleil à l'équinoxe et que le coucher de l'étoile à l'automne est indiqué par dÊvn, à coté de Ùc¢. Leurs attributs ne sont pas superflus dans cette formulation ancienne, mais porteurs de sens. Par leur rapprochement et leur comparaison, ils se montrent sous leur vrai jour; pçsan §p' a‰an (pasan ep'aian : "toute la terre") va au delà d'un sens rapporté à la journée, car cette expression ne convient pas à tous les matins. De même que pçsan, n°on, ici dans notre passage (VII, 421-423) décrit la position du soleil dans sa course annuelle. Ces deux expressions caractérisées par les attributs pçsan et n°on ne se montrent pas seulement appropriées au cycle journalier, mais elles sont des expressions désignant le temps sciemment choisies avec leur sens rapporté à l'année pour indiquer la position du soleil dans son cycle annuel, comme Ùc¢ pour celle de l'étoile. En Od. XIX, 433, n°on pros°ballen éroÊraw (neon proseballen : "frappait à nouveau les champs") a clairement un sens rapporté à la journée.

Dans les deux expressions m°son oÈranÚn (meson ouranon : "le milieu du ciel") et oÈranÚn ehsanivn (ouranon eisanion : "montant dans le ciel"), nous reconnaissons des expressions désignant le temps avec un sens rapporté à l'année, la position du soleil au point le plus haut et le plus bas de l'écliptique, la désignation des solstices d'été et d'hiver, le 21 juin et le 21 décembre.

Et nous voyons aussi qu'avec le solstice d'hiver, le soleil commence un nouveau cycle annuel, que l'année commence le 21 décembre.

Les quatre passages présentés proviennent tous des livres VII et VIII. Si nous prouvons d'une part que le contenu de l'action demande un cadre annuel pour s'accomplir, si nous montrons d'autre part que la forme la plus ancienne des expressions désignant le temps est conservée de la façon la plus évidente dans ces livres , alors notre recherche est bien d'accord avec celle qui assigne l'essentiel de ces deux livres à l'ancienne Iliade.

7. kn°faw

{Résumé des propositions : l'action s'étendant ainsi sur l'année, il faut donc comprendre le sens de dÊseto d' ±°liow (duseto d'êelios), "le soleil se coucha" , et de kn°faw     (knephas) "l'obscurité", comme se rapportant  également à  l'année : ces deux expressions désignent  "la saison  d'automne". NdE}

 

dÊh+ t' ±°liow ka‹ §p‹ kn°faw herÚn ¶lyh+. Il. XI, 191

lorsque le soleil se couche et que survienne l'ombre sacrée (Kr. l'hiver).

 

 La nécessité d'étendre à l'année le cadre de l'action dans les livres VII et VIII, impose aussi pour la formule dÊseto d' ±°liow ka‹ §p‹ kn°faw herÚn ¶lyh un sens rapporté à l'année.

En Il. VII, 465,

dÊseto d' ±°liow,tet°lesto d¢ ¶rgon ÉAxai«n

Le soleil se coucha, et l'œuvre des Achéens était accomplie

ce sens est manifeste pour dÊseto d' ±°liow (duseto d'êelios)  en Il. VIII, 500 pour kn°faw,

éllå pr‹n kn°faw hlye...

mais le crépuscule nous a prévenus

En Il. I, 475 :

hmow d' ±°liow kat°du ka‹ §p‹ kn°faw hlye

quand le soleil se coucha et que les ténèbres survinrent

et Il. II, 413

mØ pr‹n §p' ±°lion dËnai ka‹ §p‹ kn°faw §lye›n

avant que le soleil ne se couche et que l'ombre ne vienne

l'ancien sens rapporté à l'année s'aperçoit encore,

En Il. XI 194 , et Il. XI, 209 :

dÊh+ t' ±°liow ka‹ §p‹ kn°faw herÚn ¶lyh+.

lorsque le soleil se couche et que survienne l'ombre sacrée.

de même qu'en Il. XXIV, 351

... ka‹ §p‹ kn°faw =luye ga›an

car l'ombre était venue sur la terre

kn°faw (knephas) a déjà pris un sens rapporté à la journée.

De même que pour kn°faw (knephas) en Il. VIII, 500, le sens rapporté à l'année est naturel pour deilh  (deilê) en Il. XXI, 111 :

¶ssetai µ hvw µ deilh µ m°son hmar

Ce sera l'aurore (Kr. le printemps), le soir (Kr. l'automne) ou le milieu du jour (Kr.  l'été)

 

En nous appuyant sur tãlanton (talanton: "balance"), Ùc¢ dÊvn (opse duon: "se couchant tard") et xeimvn (cheimon : "hiver"),  nous avons appris clairement que les expressions désignant le temps basées sur des phénomènes journaliers bien réels, comme m°sow oÈranÒw (mesos ouranos : "milieu du ciel"ou "solstice"),  deilh  (deilê : "le soir" ou "l'automne") et hvw (eos : "aurore" ou "printemps") pouvaient être utilisés également pour désigner des saisons de l'année; ainsi, en face de l'expression hvw ˆrnuyo (êos orvutho : "l'aurore se leva" ou "le printemps se leva") en XI, 21 qui signifie le printemps, on trouve dÊseto d' ±°liow (duseto d'êelios) pour signifier l'automne. Je dois signaler aussi l'expression, analogue de dÊseto d' ±°liow, (Il. XI, 735) :

eOte går ±°liow fa°yvn Íper°sxeye gaihw,

      sumferÒmesya mãxh Dii t' eÈxÒmenoi ka‹ ÉAyÆnh.

Car, quand le soleil brillant fut au dessus de la terre,

nous engageâmes le combat, en priant Zeus et Athénè.

Je ne considère pas le discours de Nestor, Il. XI, 670-761, comme la relation des événements de la journée, mais plutot comme la description d'une campagne que Nestor avait faite dans sa jeunesse, et qui, comme l'action des livres VII et VIII, est esquissée en quelques traits. Car, quand le soleil brillant fut au dessus de la terre : cette expression est utilisée pour désigner le soir, et également l'automne, la période correspondante de l'année.

8. hmar et nÊj

{Résumé des propositions : les fourrures dont s'enveloppent les héros montrent que nÊj (nux) n'est pas la nuit, mais bien l'hiver de même qu'hmar (êmar) est l'été, : telles sont les deux façons de dire  les deux moitiés de l'année, soleil croissant et soleil décroissant. De même le combat contre les Cicones,  la fuite qui s'ensuit et le séjour sur la cote ne peuvent avoir duré quelques jours, mais bien quelques années. Les récits homérqiues ont été arrangés (intervention des rhapsodes) pour réduire les durées annuelles à des durées journalières. NdE]

 

¶ssetai µ hvw µ deilh µ m°son hma­r Il. XI, 111

Ce sera l'aurore (Kr. le printemps) , le soir (l'automne) ou le milieu du jour (le solstice)

 

Par suite du sens rapporté à l'année des livres VII et VIII, et suivant nos conclusions concernant les expressions désignant le temps, hmar (êmar) et nÊj (nux) présentent également un sens rapporté à l'année. Nous devons bien sûr nous transporter dans des temps très anciens pour trouver naturel que les mots "jour" et "nuit" puissent englober également l'année; cependant nous voyons que l'Iliade connaissait déjà les mots ¶tow (etos) "année", eniautÒw (eniautos),  "durée d'une année" et mÆn (mên)  "mois", mais était si pauvre en mots pour exprimer le temps qu'elle n'avait pas encore forgé de noms pour le jour, la semaine et le mois. Il est frappant, dans cette pauvreté d'expressions, de trouver deux désignations pour l'année ; nous ne connaissons pas leur signification exacte, car l'étymologie de eniautÒw (eniautos) n'a pas encore été étudiée. ¶tow (etos) est analogue à vetus, et signifie l'âge, semble-t-il, eniautÒw (eniautos) devrait signifier "le nouveau"; ainsi ces deux termes seraient nés au moment de l'introduction d'une nouvelle manière de compter le temps.

Les Babyloniens, par exemple, connaissaient l'année lunaire, les Mèdes introduisirent l'année solaire; chez les Grecs, nous trouvons plusieurs façons de compter le temps et plusieurs "nouvel an". À cause de ce manque d'expressions scientifiques il parait normal que les mots pour "jour" et "nuit" aient été utilisés pour des périodes annuelles plus longues.

Saisir hmar (êmar) et nÊj (nux) comme des parties de l'année, comme la lumière et l'obscurité, nous ramène très loin dans le passé; le meilleur moyen de le prouver consisterait à montrer que c'est le cas dans les parties les plus anciennes de l'Iliade, dans les scènes se rapportant aux dieux, où la justesse de ce point de vue ressort clairement. Mais pour pouvoir prouver la chose en détail dans les parties concernant les scènes se rapportant aux dieux, il est nécessaire de postuler des concepts généraux, et de montrer que, même dans les parties concernant les hommes, où en général les anciennes expressions servant à désigner le temps sont employées dans un sens rapporté à la journée, les traces d'un ancien sens rapporté à l'année sont encore visibles; pour cela, nous ne mettrons en avant que quelques passages typiques, seulement ceux qui nous permettront de conclure à l'ancienne manière de compter le temps. En ce qui concerne hmar (êmar) et nÊj (nux),  les passages qui nous serviront à étayer la preuve sont naturellement les moins nombreux, et c'est plus de façon indirecte que nous conclurons à un sens rapporté à l'année.

Nous trouvons aussi dans l'Iliade nÊj (nux) comme un personnage mythique, "la dompteuse des dieux et des hommes", en Il. XIV, 259    

 

 eh mØ NÁj dmÆteira ye«n §sãvse ka‹ éndr«n:

si la Nuit, qui dompte les dieux et les hommes

 

et Il. XIV, 261 :

ëzeto går mØ Nukt‹ yoª époyÊmia ßrdoi.

car il craignait de déplaire à la Nuit rapide

 

 

Dans la formule Il. VII, 433,

oÎt' êr pv ±vw (eos), ¶ti d' émfilÊkh nÊj

L'aurore n'avait pas paru, la nuit était encore obscure (à demi lumineuse)

 

nÊj (nux ou "hiver") s'oppose à ±vw  (êos ou "printemps") comme une des parties de l'année et même    émfilÊkh nÊj (amphilukê nux : "la nuit à demi-lumineuse"),  entre nÊj (nux) et ±vw (êos), comme deilh (deilê : "automne") est entre kn°faw (knephas : "automne") et nÊj (nux).

On peut aussi trouver des traces de cette ancienne signification dans l'enchaînement des récits épiques. Au livre X, sont racontées les aventures nocturnes d'Ulysse et de Diomède. Mais comment se fait-il que les héros s'enveloppent de vêtements de laine, de peaux de lion et de panthère et s'équipent pour l'hiver; alors qu'aux livres IX et XI il n'y a aucune trace de l'hiver h Où est-il écrit que les nuits d'été devant Troie étaient si fraîches que les héros devaient s'équiper de fourrures h Ce livre nous donne la description d'une scène d'hiver qui, comme toutes les autres scènes d'hiver, a été ratatinée en scène de nuit.

Pour hmar (êmar), nous avons encore dans notre propre langue un analogue de l'ancien sens rapporté à l'année; la Bible dit en effet : "au premier jour, Dieu dit ... ", ce qui ne doit pas être compris comme un jour au sens ordinaire, mais comme un grand espace de temps.

Nous avons déjà vu que cela était vrai en Il. XXI, 111 :

 

¶ssetai µ hvw µ deilh µ m°son hmar

Ce sera l'aurore (Kr. : le printemps) , le soir ( l'automne) ou le milieu du jour (le solstice)

et que hmar (êmar) ne pouvait être compris que dans un sens rapporté à l'année. C'est le cas aussi en Il. XI, 84 et Il. VIII, 66 :

 

ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar     

Tant que dura l'aurore (KR. le printemps)  et que grandit le jour sacré (l'hiver)

 

L'interprétation certaine dans le sens de l'année de tãlanta:, (talanta : "la balance")  m°sow oÈranÒw (mesos ouranos : le milieu du ciel ou solstice) et hvw (Eos ou printemps) montre également que é°jeto hmar (aexeto êmar : "le jour augmentait" ) ne peut pas  seulement signifier l'accroissement de la lumière du jour , comme par exemple dans Od. XVIII, 367

 

Àrh §n eharinª, vte t' =mata makrå p°lontai

au moment du printemps, lorsque les jours deviennent longs

 

mais, correspond à l'ancienne forme emphatique , à peu près comme dans la Bible, dans son  sens élargi rapporté à l'année, le temps de la lumière, fãow (phaos : "lumière")

 

Nous en trouvons un autre exemple dans le récit que fait Ulysse de son combat avec les Cicones (Od. IX, 39-81).  C'est une campagne militaire (comme celle que Nestor décrit en Il. XI, 670-760)  qui ne peut s'accomplir en quelques jours. Les Grecs pillent Ismaros; Ulysse leur conseille alors de fuir, mais ils passent là l'hiver (on traduit une "nuit" !) ; alors, au printemps (±°rioi, - êerioi - "printaniers" et non "à l"aurore" comme l'on traduit -  Od. IX, 52), les voisins viennent à l'aide, nombreux, et le combat reprend : "Tant que dure le printemps (et non l'aurore) , et que le jour sacré (à savoir la fin de l'hiver)  croît "(ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar - ophra men êos ên kai aexeto iéron êmar  -  Od. IX, 56), les Grecs ont le dessus, mais "quand le soleil s'incline jusqu'au moment où il convient de dételer les bœufs" (hmow d' ±°liow metenisseto boulutÒnde,  - êmos d'êelios metevisseto boulutonde - Od. IX, 59), ils sont écrasés et doivent fuir.

Est-ce que la destruction d'une ville et l'expulsion par un peuple voisin peuvent s'être produits dans le délai d'un jour h Or c'est en automne  qu'ils doivent appareiller et que l'hiver surgit avec une tempête (Ùrvrei d' oÈranÒyen nÊj - ororei d’oùranothen nux - "la nuit (h)  tomba du haut du ciel "  Od. IX, 69); les vaisseaux sont gravement endommagés. On traduit : ils restent là  "deux jours et deux nuits " (dÊv nÊktaw dÊo t' =mata sunex¢w ahe‹, - duo nuktas duo t'êmata sunechès aei -  Od. IX, 74). S'agit-il vraiment de deux nuits et deux jours h On pourrait s'attendre à ce qu'Ulysse se vante d'avoir remis en état son équipage et ses vaisseaux si vite pour pouvoir reprendre la mer dès le troisième jour après avoir enduré un combat et une tempête ; or, il se plaint (Od. IX, 74-75) :

 

¶nya dÊv nÊktaw dÊo t' =mata sunex¢w ahe‹

      keimey',imoË kamãtƒ te ka‹ êlgesi yumÚn ¶dontew

là, deux jours et deux nuits, sans discontinuer,

nous restâmes couchés, rongés d'angoisse et de fatigue.

 

Ils doivent avoir passé deux étés pleins et deux hivers, se consumant le cœur de souci et de peine. L'ajout sunex¢w ahe‹,(sunechès aei) "sans discontinuer", montre qu'il ne s'agit pas ici de deux nuits et de deux jours[12]. Alors que le printemps arrivait pour la troisième fois (hvw, - Eos -  Od. IX, 76) alors seulement ils pouvaient reprendre la mer.  hvw (Eos) et ±°riow (êerios),  metenisseto boulutÒnde, hmar ( êmar) et nÊj (nux), sont clairement à prendre dans un sens rapporté à l'année, et le contenu du récit prend une vaste portée. Le fait que cet épisode n'a aucun rapport avec le suivant, l'aventure chez les Lotophages, nous montre aussi qu'il s'agit là d'un passage ancien de l'Odyssée; Le fil de la narration est rompu.

Une étude plus poussée du contenu des récits épiques montrerait qu'en bien des endroits encore l'abondance des événements, trop grande pour un jour ou une nuit, tiendrait aisément dans le cadre d'une demi année, l'été où règne la lumière ou l'hiver où règne la nuit et l'obscurité, comme par exemple dans les livres VII et VIII. hmar et nÊj se complètent comme les désignations les plus anciennes et les plus commodes, aussi bien pour le jour que pour l'année; la lumière et l'obscurité ont joué chez les tous les peuples, dès les temps les plus anciens, un role significatif. Nous ne voulons pas dire par là qu'il faut entreprendre une reconstruction de l'Iliade, mais seulement qu'il ne faut pas placer toutes les expressions sur le même plan et que nous devons reconnaître en elles une signification ancienne et une signification plus récente, pour pouvoir au moins nous expliquer comment il se fait que nous voyons une multitude d'événements se produire en un seul jour. Nous devons abandonner pour l'Iliade le décompte systématique en jours.

Ainsi, de même qu'il y a des parties anciennes et d'autres plus récentes, nous avons pour les mots un sens ancien et un sens plus récent et l'observation de ces différences permet d'expliquer dans l'Iliade de façon simple bien des invraisemblances. La réduction du sens rapporté à l'année en un sens rapporté à la journée est un produit de la formation de l'Iliade. Il était facile pour les poètes les plus récents, de changer les anciennes données rapportées à l'année en nouvelles rapportés à la journée, de changer l'année en journée, car les expressions sont les mêmes; nous remarquons cependant ce changement, d'une part parce que ce sens rapporté à l'année se laisse encore deviner par des contradictions, des attributs où la trop grande abondance d'événements pour un cadre journalier, d'autre part parce que l'on trouve aussi des formes anciennes, plus emphatiques, comme hvw pçsan §p' a‰an (- êos pasan ep' aian - "le printemps se répandait sur toute la terre", Il. VIII, 1), qui n'ont de sens que rapportées à l'année.

Le procédé des rhapsodes grecs qui ont fondu ensemble les différents chants et, soit intentionnellement, soit par méconnaissance de la langue, ont ramené la diversité à l'uniformité, n'est pas sans exemple. Les Égyptiens employaient pour calculer leur passé, des chiffres énormes. Plus tard, pour les mettre en accord avec les calculs judéo-chrétiens, beaucoup d'historiens, comme Ananios et Panodoros (IVème s. après J.C.), ont compté les années comme des jours, et par un procédé méthodique basé sur le décompte égyptien, ont réduit les chiffres gigantesques de façon qu'ils correspondent avec ceux de la Bible; ainsi, par exemple, faisaient-ils des 30.000 ans du règne d'Hélios,  des jours, de ceux-ci 1000 mois de trente jours, soit 83 ans 1/2; c'est ainsi, comme l'explique Lepsius[13], qu'ont été fabriquées, en falsifiant les anciennes données égyptiennes, les soi-disant "Anciennes Chroniques des Égyptiens" que cite Syncellus. Ces falsifications, ou ces remplacements de l'année par le jour - ajoute Lepsius - se produisent souvent dans les anciens calculs; Palaifatos et Suidas parlent d'une année d'un jour. Le procédé n'est donc pas nouveau, mais plus souvent utilisé qu'on ne le croit.

Tant que les contradictions de l'interprétation actuelle signalées plus haut ne seront pas mises en accord avec tãlanton (talanton : "la balance"), ±vw (êos : "le printemps") boulutÒn de (bouluton de : "le fait de dételer les bœufs")  de›pnon, (deipnon : "le repas du soir"  c-àd "avant l'hiver") nous devrons donner aussi à hmar (êmar : "jour " ou "moitié lumineuse de l'an") et nÊj (nux : "nuit" ou "moitié obscure de l'an") leur sens rapporté à l'année.

En tout cas, le sens rapporté à la journée des concepts de temps s'est imposé seul dans l'Iliade au cours du temps et les traces de leur ancienne signification sont devenues plus rares dans la geste des héros. Si l'on considère le contenu de les scènes se rapportant aux dieux, qui, bien qu'il ne représente que des rapports cosmiques généraux et se situe totalement au dessus des manifestations quotidiennes, a été ramené à un récit journalier, pour des raisons purement esthétiques, on reconnaît alors les anciens fondements de l'épopée et devine le processus de formation de ce merveilleux poème.

Il est absolument impossible, dans l'Iliade, de s'en tenir à un décompte journalier. Un regard objectif fait voir que les événements dépeints ne peuvent s'être déroulés en peu de jours. La critique historique[14] nous oblige à élargir le cadre de l'action de lIliade en ce qui concerne l'espace et le temps et la critique philologique montre que s'en tenir au sens rapporté à la journée conduit à des résultats qui rendent nécessaire une correction et la tentative d'une interprétation différente.

La Roche résume cela pour Il. XVI, 777 : "Ici, le décompte du temps est incertain, car il est impossible qu'il soit encore question du midi (m°sow oÈranÒw - mesos ouranos - : "le milieu du ciel"), alors que le même jour, midi était déjà arrivé. Car le vers XI, 84 :

 

ˆfra m¢n hvw hn ka‹ é°jeto herÚn hmar, ,

Tant que le soleil suivit le milieu du ciel,

 

désigne la matinée entière, à partir de l'aurore, pendant tout le temps que le jour est perçu comme croissant, c'est à dire jusqu'à midi. On trouve le même vers en Od., IX, 56, suivi du même vers qu'en Il. XVI, 779 pour indiquer l'après-midi :

 

hmow d' ±°liow meteniseto boulutÚn d°.

mais quand le soleil s'en alla, vers l'heure où l'on dételle les bœufs,

 

où il ne s'agit absolument pas de la fin de l'après-midi; car après que le soleil ait atteint son point culminant à midi il se tourne alors (metanisseto - metanisseto - "s'en alla" )  vers son coucher. Par "le moment où le bûcheron prépare son repas (Il. XI, 86, de›pnon), "quand il a lassé ses bras à couper de grands arbres et que le désir de doux aliments prend ses entrailles" on ne pourrait comprendre que midi ou une heure plus tardive. Tous les autres événements qui sont décrits de Il. XI, 96 à Il. XVI, 776 ne prennent presque pas de temps selon cette disposition, d'abord parce qu'on est encore loin du soir, car celui-ci n'arrive qu'en Il. XVIII, 239

=°lion d' ékãmanta bo«piw pÒtnia ÜHrh

p°mcen §p' ÉVkeano›o =oåw é°konta n°esyai

Le soleil infatigable, la vénérable Héra aux yeux de génisse

le renvoya, malgré lui, vers le cours de l'océan.

 

et encore pas au moment voulu, car Héra l'a accéléré.

 

Nous avons vu que tãlanton (talanton : "la balance") désignait juin, boulutÒn de (bouluton de : le fait de dételer les bœufs") et de›pnon (deipnon : "le repas du soir") septembre et octobre, chacun de ces mois tombant dans une année différente; nous trouvons ainsi, s'il nous faut décompter le temps entre Il. XI, 86, de›pnon, et Il. XVI, 777, boulutÒn de, la  durée d'une année. Car, entre ces deux moments, se trouvent les livres XIV et XV, qui ne sont qu'une description du printemps.

9. Divers sens des notions de temps

Nous avons vu que les expressions désignant le temps apparaissent non seulement dans leur sens le plus récent, leur sens rapporté à la journée, mais aussi dans leur sens ancien, rapporté à l'année : cela va nous donner un cadre complet pour classer les âges de lIliade, et nous en concluons que la connaissance d'un savoir disparu nous a été conservée.

hmar (êmar) et nÊj (nux) nous apparaissent comme les expressions les plus simples et les plus anciennes pour désigner le jour et la nuit, aussi bien que l'année, hmar pour l'été où domine la lumière, nÊj pour l'hiver où domine l'obscurité. On trouve aussi lumière et obscurité dans la mythologie des autres peuples. On ne peut pas dire si ces deux moitiés avaient été considérées comme égales dès l'origine, cependant il est évident qu'avec la division ultérieure en quatre partie, hmar (êmar) et nÊj (nux) devaient représenter deux moitiés égales de l'année, du matin au soir et du soir au matin ou du printemps à l'automne et de l'automne au printemps; ils dérivent du soleil et nous ramènent donc à l'écliptique.

De la division en deux parties, la division astronomique de l'année a adopté, en conformité avec la nature, une division en quatre parties, en déterminant les points de départ des deux demi cercles et en les divisant à leur tour en deux.

Les expressions désignant ces quatre parties de l'année se trouvent cote à cote sous deux formes différentes :

L'une de ces formes est la forme emphatique de la poésie astronomique, ou du culte, et exprime la position du soleil par un vers ou deux :

 

Il. VII, 421-423

±°liow m¢n ¶peita n°on pros°ballen éroÊraw

     §j ékalarreitao bayurrÒou ÉVkeano›o

      oÈranÚn ehsanivn:

Le soleil frappait depuis peu les champs,

étant sorti du cours paisible et profond de l'Océan

pour monter dans le ciel,

 

Il. VIII, 1

±vw (eos) m¢n krokÒpeplow §kidnato pçsan §p' a‰an.

L'aurore au voile de safran se répandait sur toute la terre

 

Il. VIII, 68

hmow d' ±°liow m°son oÈranÚn émfibebÆkei.

      ka‹ tÒte dØ xrÊseia patØr §titaine tãlanta:

Mais quand le soleil fut arrivé au milieu du ciel,

le père des dieux étendit ses balances d'or.

Il. VIII, 485

 §n d' ¶pes' ÉVkean“ lamprÚn fãow ±elioio

     Alors tomba dans l'océan la brillante lumière su soleil,

 

Les trois premières expressions sont sans aucun doute à rapporter à l'année, elles excluent un sens rapporté à la journée à cause de n°on, pçsan et tãlanton (neon, pasan, talanton).  Il doit donc en être de même pour la quatrième. Le soleil commence sa course quand de nouveau il s'élève dans le ciel sur sa trajectoire, quand il a franchi le solstice d'hiver, ce que nous désignons par le 21 décembre. Il éclaire pareillement toute la terre quand il franchit le point vernal le 21 mars. Il franchit le milieu du ciel, le point le plus haut de sa trajectoire le 21 juin au solstice d'été et plonge vers l'océan pour amener le crépuscule, kn°faw, et la nuit, nÊj, le 21 septembre à l'équinoxe d'automne. À coté de cela, ont cours des expressions astronomiques populaires plus simples qui dérivent d'expressions dont le sens se rapporte à la journée :

 ±vw (eos), m°son hmar, kn°faw et nÊj, avec les expressions correspondantes, ±vw (eos) Œrnuto et ±°liow dÊseto, où le soleil à l'est, pour le distinguer de ses autres positions, s'appelle ±vw (eos) et non pas ±°liow.

 

Le temps entre ±vw (eos) et m°son hmar est désigné par é°jeto herÚn hmar, ("tant que) grandit le jour sacré", entre m°son hmar et kn°faw par Íper°sxeye gaihw, ("quand le soleil brillant") fut au dessus de la terre, entre kn°faw et nÊj par deilh, le soir (metenisseto, boulutÒn de, de›pnon) et entre nÊj et ±vw (eos), par émfilÊkh nÊj, la nuit obscure.

Huit points de la trajectoire du soleil sont ainsi désignés par des mots et des tournures verbales, qui apparaissent presque tous dans les livres VII et VIII où le contenu de l'épopée exige un sens rapporté à l'année, et se lisent comme des expressions désignant un temps rapporté à l'année. Toutes ces expressions indiquent que les anciens Grecs prenaient les phases de la journée comme base pour les phases de l'année, et tiraient des premières des expressions pour désigner les dernières. Aucune de ces expressions ne se laisse limiter seulement à la journée. La preuve s'en élargira et s'en renforcera par l'observation du ciel étoilé et par l'étude des expressions analogues dans l'Odyssée que nous avons intentionnellement laissée de coté. Pour le moment, ces données sont suffisantes pour pouvoir dire : les anciens Grecs connaissaient l'année solaire, c'est-à-dire l'année des astronomes, l'année tropique et ses quatre saisons.

Nous tirons la connaissance de l'année stellaire de l'observation de Sirius qui, pour le peuple et pour les astronomes, conclut son cycle annuel par son lever héliaque à l'époque du solstice; nous la nommons année de Sirius, ou année sidérale, elle est un peu plus longue que l'année tropique.

L'Iliade nous fournit en même temps des expressions rapportées à l'année désignant les saisons : ¶ar, - ear - printemps, Ùpvrh, -oporê -,  automne et xeimvn,- cheimon -  hiver, des saisons naturelles qui suivent non pas la course des étoiles, mais celle du soleil , parce c'est de lui que dépendent les manifestations de la nature; c'est .l'année naturelle, l'année du peuple, l'année ordinaire, qui était divisée en trois saisons.

Il existe encore pour l'année naturelle une quatrième saison, nommée y°row, - théros - été. La recherche n'a pas permis jusqi'ici de lever cette contradiction d'une année qui possède tantot trois, tantot quatre saisons; la solution n'est possible que si l'on abandonne le sens rapporté à la journée des notions de temps, ainsi que la notion que l'année tropique et l'année sidérale reposent sur les mêmes bases.

II. L'année naturelle

Bucholz, qui résume les résultats des recherches entreprises au cours de ce siècle, écrit dans sa Homerischen Kosmographie (Cosmographie Homérique), p. 43 :

"L'année, dont la durée n'est pas exactement déterminée chez Homère, se divise en trois saisons : le printemps, ¶ar, = œrh eharinÆ, (ear, orê earinê)

 l'été, y°row (théros)

et l'hiver, xeimvn, = œrh xeimerih, tÚ xe›ma. (cheimon, ê orê cheimeriê, to cheima).

En outre, une certaine portion de l'année est nommée = Ùpvrh (oporê), que certains confondent avec l'automne et considèrent comme une quatrième saison de l'année ; mais Ùpvrh (oporê) s'étend du lever de Sirius au lever d'Arcturus, et englobe ainsi notre canicule ou le début de l'automne."

Mais il n'a pas vu que ¶ar possède un adjectif, eharinow (earinos),  xeimvn (cheimon ) possède xeim°riow (cheimerios),  Ùpvrh (oporê) possède  ÙpvrinÒw (oporinos),  alors que dans l'Iliade aucun adjectif n'a été forgé pour y°row (theros)  : y°reiow et yerinÒw  (thérios therinos) sont des formes posthomériques. Cela a conduit à supposer que ¶ar(ear), Ùpvrh (oporê), et xeimvn (cheimon) , étaient les trois saisons naturelles, parce qu'il est impossible qu'un peuple ait un nom pour une saison et n'ait pas forgé l'adjectif correspondant. De plus, il détermine Ùpvrh (oporê) par le lever de Sirius qu'il place comme aujourd'hui en août, sans penser qu'au temps de l'lliade, il se levait bien plus tot dans l'année. De même le lever d'Arcturus n'est pas désigné. Bucholz devait donc avoir pensé au lever actuel d'Arcturus, dans les premiers jours d'octobre. Ses données désignent donc août et septembre jusqu'au début d'octobre comme la canicule ou le début de l'automne; que reste-t-il donc pour l'été, y°row - théros - h

Mais les choses se présentent autrement. y°row - théros - ne se trouve qu'une fois dans l'Iliade, en XXI, 151, où il ne désigne pas une saison, mais simplement une période chaude en général. Dans l'Odyssée, y°row - théros - apparaît déjà dans le sens de la quatrième saison ; y°row - théros -  est donc une saison en formation.

 

Nous allons délimiter les trois saisons, et constater le passage de trois à quatre saisons:

a)  ¶ar comme ±vw (eos)   - ear, êos, eos - indiquent pour nous le printemps, ±°riow (êerios) comme eharinow, (earinos), le contraire de xeimvn (cheimon), avec le sens de printanier; à ces expressions, comme aux évocations de xeimvn (cheimon) s'attachent des attributs si caractérisés qu'ils permettent de fixer de manière générale et approximative les limites des saisons.

     Nous rencontrons ±vw (eos) (êos) dans le livre VII dans le sens du printemps astronomique; l'époque est délimitée ici par l'expression Il. VII, 421 : ±°liow n°on pros°ballen éroÊraw (êlios neon proseballen arouras)  "le soleil à nouveau frappait les champs", oÈranÚn ehsanivn (ouranon eisavion) "montant dans le ciel"; au nouvel an, le 21 décembre, ils commencèrent à brûler les morts; ensuite seulement quand la nuit en était encore au crépuscule, Il. VII, 433, alors qu'on était encore en hiver, ils commencèrent à construire le mur; ce n'était pas encore le printemps, oÎd' êr pv ±vw (eos) hn (oud' ar po êos ên)  indique clairement que le début de la construction a eu lieu entre le 21 décembre et le 21 mars, une époque encore hivernale où commencer une construction aurait été anormal, mais cependant possible. Nous en déduisons, sans risque d'erreur, que émfilÊkh nÊj, (amphilukê nux) la nuit crépusculaire, "à demi lumineuse", se situe avec certitude au milieu de la période 21 décrmbre-21 mars, c'est à dire au début février. Cela n'a pas beaucoup d'intérêt pour nous de savoir quand ils commencèrent à construire le mur; il est plus important de savoir qu'il pouvaient entreprendre un tel travail à l'air libre à cette époque; le temps devait déjà être sec "quand le soleil montait dans le ciel", oÈranÚn ehsanivn(ouranon eisavion); environ au milieu de la période entre le solstice d'hiver et l'équinoxe de printemps. Ainsi le premier éveil du printemps, ¶ar (ear), ne se situait pas loin de émfilÊkh nÊj (amphilukê nux); le peuple ne savait sûrement pas quand le soleil passait par l'équinoxe de printemps (±vw (eos)) (êos) ; le printemps de la nature est sensible plus tot; il commence avec les nouvelles feuilles et les premières fleurs ;  Il. II, 467-468 :

 

¶stan d' §n leim«ni Skamandriƒ ényemÒenti

 murioi, vssã te fÊlla ka‹ ênyea gignetai Àrh.

Ils s'arrêtèrent dans les prés fleuris de Scamandre, par milliers,

aussi nombreux que les fleurs et les fruits en leur saison.

 

     Dans un pays d'une latitude si au sud, cela se produit certainement avant la date du printemps astronomique. Ainsi nous pouvons, en nous basant sur le livre VII de l'Iliade, situer le début de la saison la meilleure, le réveil de la nature, le début du printemps de la nature (¶ar, souvent confondu avec ±vw (eos), l'expression pour le printemps astronomique, l'équinoxe de printemps, le 21 mars) en milieu février. L'année astronomique commence avec le solstice d'hiver, le 21 décembre, l'année naturelle avec le printemps; Od. XIV, 294 :

 

êc peritellom°nou ¶teow ka‹ §pÆluyon œrai

quand, l'année révolue, le cycle des saisons reprit

 

     Od. II, 108; XIX, 152; XXIV, 142; etc...

éll' vte t°traton hlyen ¶tow ka‹ §pÆluyon œrai

mais quand vint la quatrième année et le printemps

 

b) Ùpvrh (oporê) était liée à Sirius ; cette étoile s'appelle ÙpvrinÚw éstÆr  (oporinos astêr) Il  V, 5 ;  Ùpvrhw e‰si,(oporês eisi)  XXII, 27. Lepsius nous apprend que, pour les Égyptiens, Sirius était l'étoile de l'été, son lever héliaque déterminant le début de l'été et la crue du Nil. Dans l'Iliade, Sirius, à cause de son lever héliaque (leloum°now …keano›o, - leloumenos okeanoio - se baignant dans l'océan) s'appelle ÙpvrinÒw (oporinos) ; comme le lever héliaque de Sirius ne se produisait pas à des dates très différentes pour les Grecs de l'Asie Mineure et pour les Égyptiens, ÙpvrinÒw doit signifier estival et Ùpvrh  (oporê), été.

     Selon Lepsius, c'est en 3285 av. J.C. que coïncidaient le lever héliaque de Sirius, le solstice d'été et la crue du Nil.

     Mais, d'une part, nous ne pouvons pas situer l'Iliade à une époque si reculée, d'autre part, le lever héliaque de Sirius ne coïncide pas toujours avec le solstice d'été; aujourd'hui ce lever héliaque a lieu au début août, en 139 av. J.C., il avait lieu en Égypte le 20 juillet et nous avons montré[15] qu'en 2000 av. J.C., il avait lieu le 12 juillet. Si nous nous en tenons à cette date pour l'Iliade, la limite extrême que nous pouvons accepter pour les scènes se rapportant aux dieux, alors Sirius[16] à l'éclat rouge marquait par son lever héliaque le début de l'été, Ùpvrh (oporê), le 12 juillet. Plus proche nous estimons l'époque de l'Iliade de la notre, plus tard a lieu le lever héliaque de Sirius, plus tard le début de l'été.

 

c) xeimvn, (cheimon) l'hiver, commence lorsque les oiseaux commencent leur migration et rencontrent le printemps dans le sud. Dans les contrées au nord de l'équateur, la belle saison sèche commence quand le soleil passe au delà de l'équateur, c'est-à-dire après le 23 septembre, l'équinoxe d'automne pour l'hémisphère nord. Aujourd'hui, on appelle cette saison dans les pays tropicaux le second été. Elle ne commence pas exactement le 23 septembre, mais, à cause des pluies précédentes et, comme en Égypte, de la crue du Nil, seulement en octobre. Nous pouvons donc parfaitement prendre la mi-octobre comme le début de la belle saison dans les pays tropicaux, le début de leur printemps (±°riai = eharinai, le second été) et en même temps pour les Grecs, le début de l'hiver. Les expressions populaires qui le désignent sont deilh, (deilê : "soir en hiver") boulutÒw,(boulutos : "fait de dételer les bœufs") et de›pnon,(deipnon : "repas pris en automne) et c'est l'époque où les hommes et les bêtes cessent le travail.

 

Si nous rassemblons ces résultats, nous obtenons à peu prés la partition de l'année suivante :

¶ar, (ear) le printemps, de mi-février à mi-juillet, 5 mois.         

Ùpvrh (oporê), été, de mi-juillet à mi-octobre, 3 mois.

xeimvn, (cheimon) hiver, de mi-octobre à mi-février, 4 mois.

C'est une partition remarquable, en ce sens qu'elle est irrégulière. Si nous pouvions enlever un mois au printemps et le rajouter à l'été, c'est-à-dire faire aller le printemps de mi-février à mi-juin, et faire commencer l'été en mi-juin, nous aurions alors en Égypte trois saisons de longueur égale, chacune de quatre mois, En Égypte c'est le Nil, aujourd'hui comme il y a mille ans, qui règle les saisons, de sorte qu'à cause de lui, les Égyptiens avaient aussi divisé leur année en trois saisons, chacune de quatre mois; la première commençait avec le solstice, quand le Nil commençait à monter, et allait du 21 juin au 21 octobre; elle s'appelait la saison des crues; la deuxième englobait les quatre mois allant du 21 octobre au 21 février; elle commençait avec les semailles, c'était la saison verte, le printemps; la dernière partait début de l'année, du 21 février au 21 juin c'était l'époque des récoltes; ainsi la crue du Nil, la croissance des plantes et la récolte marquaient-elles les trois saisons de l'année.

L'année égyptienne ne correspond pas seulement à l'année grecque par sa partition en trois saisons, mais aussi, si nous retirons juillet du printemps pour le placer en été, mois par mois; le printemps grec, mars, avril, mai, juin, correspond exactement à la saison des récoltes égyptiennes, l'été grec, juillet, août, septembre, octobre à la saison des crues égyptienne et l'hiver grec, novembre, décembre, janvier, février au printemps égyptien où les oiseaux arrivaient quand, en octobre, ils fuyaient les pluies.

Cette similitude remarquable rend très vraisemblable que juillet n'ait pas fait partie du printemps et que les trois saisons grecques aient eu la même durée de quatre mois; mais cette hypothèse devient certitude si nous pensons que c'est le soleil qui fait les saisons et que, sans raisons valables, aucun peuple ne situerait le début de l'été un mois après le solstice. La raison particulière qui prévaut ici, ne peut être autre que Sirius, parce qu'on l'appelle étoile de l'été, ÙpvrinÚw éstÆr (oporinos astêr : "l'astre estivale"). Mais comme nous savons que ce n'est pas Sirius qui fait l'été, mais que c'est à partir de lui que l'on compte le temps, nous avons donc le droit, et même l'obligation, de déplacer juillet du printemps à l'été, auquel il appartient par nature; le 21 juin, le jour du passage du soleil au nord du tropique, l'été commence, de quelque façon que l'on compte.

Ainsi nous avons donc pour le printemps, ¶ar(ear),   la période allant du 21 février au 21 juin, pour l'été, Ùpvrh (oporê), celle allant du 12 juillet au 21 octobre et pour l'hiver, xeimvn(cheimon),  du 21 octobre au 21 février. Il nous reste une période libre, du 21 juin au 12 juillet; la coïncidence du lever héliaque de Sirius avec le solstice d'été a eu lieu autrefois, ensuite Sirius et le soleil se sont éloignés au cours des temps. Par suite de la précession des équinoxes, Sirius s'attardait toujours plus à l'est tandis que le soleil se hâtait toujours plus à l'ouest. de sorte qu'un décalage s'installait entre l'année de Sirius, l'année sidérale et l'année du soleil, l'année tropique. Comme nous voyons, il se montait au moins à 21 jours.

De même que les Égyptiens ne gardaient plus le lever de Sirius pour indiquer l'arrivée de la crue du Nil, de même les Grecs ne le gardaient plus non plus pour indiquer le début de l'été. Ils avaient remarqué qu'il prenait du retard, que le solstice d'été était passé depuis longtemps déjà quand Sirius se levait. Ainsi, une nouvelle saison vit le jour; que l'on commença à nommer, c'est y°row - théros -, qui embrasse la période du 21 juin au 12 juillet environ.

Maintenant on s'explique pourquoi aucun adjectif n'a été formé sur ce mot. Les saisons n'avaient pas encore droit de cité; de plus, alors que le lever de Sirius reculait en juillet, y°row (théros) était communément utilisé pour désigner l'été, l'année était divisée en quatre, Ùpvrh (oporê) était utilisé pour désigner la saison des récoltes, de la cueillette des fruits, Ùpvrh (oporê) devenait l'automne, comme chez Démosthène ou Thucydide.

Ainsi les Grecs connaissaient-ils l'année sidérale, ou année de Sirius, et l'année tropique, ou année du soleil., l'année naturelle divisée en trois saisons et aussi déjà le passage à une année divisée en quatre saisons.

Les noms se sont intervertis pour l'été et l'automne. Je remarque ici que les noms du printemps en allemand, en grec et en latin, sont formés sur la même racine : Frühjahr, ¶ar, ver; de même pour l'hiver : Winter, xeimvn, hiems. Il en va autrement pour l'été et l'automne; aestas et auctumnus sont de complets néologismes nés de la division quadripartite de l'année. Trouver des racines communes entre Sommer et Herbst (été et automne) et y°row - théros - et Ùpvrh, est un exercice pour les philologues. Pour Ùpvrh, le chemin à suivre me semble Ù-ra-v, Ùp-somai, om-ma, (o-ra-o, opsomai, omma) de sorte que cela ne signifierait pas "le moment de la cuisson", mais "le moment de la lumière".

 

 


B. LA CONSTELLATION POLAIRE DANS L'ODYSSÉE

Odyssée V. 270-280

aÈtår i phdaliƒ hyÊneto texnh°ntvw 70

¥menow, oÈd° oh Ïpnow §p‹ blefãroisin ¶pipten

Plhiãdaw t' §sor«nti ka‹ Ùc¢ dÊonta Bovthn

ÖArkton y', hn ka‹ êmajan §piklhsin kal°ousin,

¥ t' aÈtoË str°fetai kai t' ÉVrivna dokeÊei,

o‡h d' êmmorÒw §sti loetr«n ÉVkeano›o:

tØn går dÆ min ênvge Kalucv, d›a yeãvn,

pontoporeu°menai §p' éristerå xeirÚw ¶xonta.

•ptå d¢ ka‹ d°ka m¢n pl°en =mata pontoporeÊvn,

Ùktvkaidekãth d' §fãnh ˆrea skiÒenta

gaihw FaiÆkvn, vyi t' êgxiston p°len aÈt“ 80:

il s'installa, et tint la barre en homme de métier,

et jamais le sommeil ne tomba sur ses yeux

qui fixaient le Bouvier tard couché, les Pléiades,

l'Ourse qu'on appelle aussi le Chariot

et qui, tournant sur place en épiant Orion, est seule

à ne pas se plonger dans le courant de l'Océan.

Calypso lui avait ordonné en effet

de naviguer au large en l'ayant toujours à main gauche.

Dix-sept jours, il cingla ainsi en haute mer;

le dix-huitième jour apparurent les monts obscurs

de Phéacie, du moins les plus proches de lui

 

Calypso prévient Ulysse qu'il devra garder le Bouvier et les Pléiades à l'œil et gouverner de façon à tenir sur sa gauche la Grande Ourse, qui épie Orion. Quatre des constellations les plus marquantes sont ici nommées pour lui permettre de s'orienter lors de son voyage en mer Méditerranée d'Ogygie à Schérie. Mais comme ces constellations sont en constante rotation, la question se pose de savoir comment Ulysse peut s'orienter sur elles. On ne peut les voir ensemble dans le ciel que pendant un court instant; le Bouvier est une constellation du ciel du nord, Orion de celui du sud; quand la première se trouve dans le ciel du nord est, la dernière est dans celui du sud ouest, et quand l'une se lève, l'autre se couche déjà; la Grande Ourse est toujours visible dans le ciel, et le Bouvier ne passe sous l'horizon que durant quelques heures, alors qu'Orion et les Pléiades ne sont plus visibles depuis longtemps. Mais l'art de l'orientation est particulier; si nous plaçons le globe céleste de telle façon que ces quatre constellations soient au dessus de l'horizon, alors la Grande Ourse se trouve dans le ciel du nord est; si Ulysse doit la conserver à sa gauche, sa route sera sud est; Ogygie doit alors être au nord est de Schérie. Et c'est bien le cas, mais pour d'autres raisons[17]; mais ce qui est le plus frappant, c'est que si la constellation de la Grande Ourse, la constellation polaire, avait signifié nord est, si sa position dans le ciel du nord est avait été déterminante et qu'elle ait indiqué le nord est, la mention d'Orion, des Pléiades et du Bouvier aurait été superflue; que veulent dire ces trois constellations h Servent-elles à indiquer une constellation à une période déterminée h Ces quatre constellations sont visibles aujourd'hui le matin avant le lever du soleil en novembre, à minuit en février, le soir en mai. Mais qu'ont de caractéristique ces indications de temps pour un peuple qui n'a encore aucun nom pour désigner les mois h Elles semblent aussi fortuites que la position de la Grande Ourse au nord est. La configuration décrite en V, 270-278, est pour nous inexplicable en termes de temps et d'espace, si nous la rapportons au ciel d'aujourd'hui.

Et pourtant, elle ne peut pas être sans signification, car elle porte par trop en elle le sceau de la vérité de la nature; la mention des quatre constellations les plus connues, les plus significatives, est trop frappante pour qu'on ne devine pas qu'elles déterminent une orientation précise dans le temps et l'espace. Certes, nous pourrions bien prendre tout ce passage comme un lieu commun connu et généralement populaire, car il est repris presque mot pour mot en Il. XVIII, 486-490,

PlhÛãdaw y' ÑUãdaw te tÒ te sy°now ÉVrivnow

 ÖArktÒn y', hn ka‹ ÖAmajan §piklhsin kal°ousin,

¥ t' aÈtoË str°fetai kai t' ÉVrivna dokeÊei,

o‡h d' êmmorÒw §sti loetr«n ÉVkeano›o.

les Pléiades, les Hyades, sa Force Orion,

et l'Ourse appelée aussi Chariot

qui tourne sur place et épie Orion

et seule est privée des bains de l'Océan.

dans la description du bouclier d'Achille. L'énumération des constellations elle-même est significative; la Grande Ourse, le Bouvier et les Pléiades nommées ensemble; Orion simplement comme une indication supplémentaire pour la Grande Ourse. Un coup d'œil sur le globe céleste nous apprend que cela est tiré de la réalité, et doit donc avoir un sens. Deux attributs nous semblent caractéristiques, et extrêmement importants pour la compréhension du passage : §p' éristerå, (ep'aristera) la Grande Ourse doit être laissée "sur la gauche" durant le voyage en Méditerranée, et êmmorÒw loetr«n,(ammoros loetron)," elle ne doit pas baigner dans l'Océan". Il faut aussi expliquer dokeÊei,(dokeuei) "épie", et Ùc¢ dÊvn,(opse duon) "tard couché". Nous devons être attentifs à chaque constellation, à leur nombre, leur position et leurs attributs pour obtenir le sens et la signification astronomique de ce passage.

Nous partirons de l'attribut le plus caractéristique :

 

o‡h d' êmmorÒw §sti loetr«n ÉVkeano›o

et seule est privée des bains de l'Océan.

 

Comme nous savons pas où se trouvent Ogygie et Schérie, nous devons simplement accepter que cette indication soit donnée pour la Méditerranée; nous la rapporterons, comme pour les autres passages astronomiques[18], au 38° parallèle; cela a l'avantage d'élargir son domaine d'application également à la Grèce et à l'Asie Mineure et de pouvoir la rapporter d'Ulysse à tout le peuple grec. Mais, pour le 38° parallèle aujourd'hui, la Grande Ourse baigne partiellement dans l'océan; ce n'est plus une constellation circumpolaire. Dans sa culmination inférieure, h, l'étoile la plus extérieure de la Grande Ourse, passe sous l'horizon.

Cette caractéristique est extrêmement important pour nous, car nous voyons que la Grande Ourse possédait une propriété qu'elle n'a plus actuellement sous la même latitude. Nous comprenons ainsi pourquoi, si nous nous en tenons au ciel actuel, il nous est impossible de déchiffrer le sens et la signification de ce passage; le ciel de l'Odyssée n'était pas celui d'aujourd'hui. La cause en est la Précession des Équinoxes; de même que le point vernal se déplace vers l'ouest, le pole nord se déplace aussi dans le ciel, notre pole nord actuel ne peut pas être celui de l'Odyssée, la Grande Ourse ne peut pas, alors qu'elle était visible en même temps que le Bouvier et les Pléiades, et qu'elle était une constellation cirumpolaire, s'être trouvée si loin au nord est.

Nous avons donc le droit de passer sur le manque de signification actuelle de cette configuration des quatre constellations et de chercher à l'expliquer en pensant que la Grande Ourse, l'antique constellation polaire, devait avoir indiqué la direction du nord. L'instruction de la laisser sur la gauche, montre clairement qu'il s'agissait là d'une orientation; regarder vers elle, c'était regarder vers le nord, la tenir sur sa gauche c'était aller vers l'est, la tenir sur sa droite, aller vers l'ouest. La Grande Ourse devait alors se trouver sur le méridien. La preuve qu'il en était bien ainsi, nous devons la chercher sur le globe céleste. Il s'agit tout d'abord de déterminer à partir de quelle époque la Grande Ourse, sous une latitude de 38°, n'était plus une constellation circumpolaire.

Karl von Littrow[19] calcule la position de la Grande Ourse en supposant qu'Homère a vécu en 900 av. J.C. et trouve qu'h, la plus au sud des sept étoiles de la constellation, se trouvait encore pour 38° de latitude nord à 11° ou 20 diamètres lunaires apparents au dessus de l'horizon. En supposant que cette hauteur suffise pour qu'une étoile soit encore clairement visible, et qu'il ne soit pas permis d'accepter une hauteur plus faible, nous sommes ramenés au moins en 900 av. J.C. par l'expression êmmorÒw loetr«n (ammoros loetron : "privé des bains").

Voyons maintenant comment se situait la Grande Ourse sur le globe céleste à cette époque. En 900 av. J.C., le pole nord était plus à l'est qu'aujourd'hui, et cela de

(900 + 1850) : 72 = 38°

Le point du solstice d'été, qui est aujourd'hui à 90° sur l'écliptique se trouvait alors à 90 + 38 = 128°, et le pole nord également à 38° plus à l'est. Si nous plaçons le globe céleste sur cette graduation, ou si nous déplaçons le méridien du pole de l'écliptique au point 128°, nous voyons que la Grande Ourse est alors sur le méridien, et que le Bouvier et les Pléiades se trouvent ensemble dans le ciel, ce qui est très différent de la situation actuelle.

Aujourd'hui, quand les Pléiades et le Bouvier sont visibles, la Grande Ourse se trouve dans le ciel du nord est. Si on la place sur le méridien, alors les Pléiades disparaissent sous l'horizon et le Bouvier, au nord ouest, se trouve très haut au dessus d'elle. Cela donne des positions qui ne correspondent pas à celles qui sont données dans l'Odyssée. En 900 av. J. C. par contre, la Grande Ourse se trouvait toujours légèrement au nord est, mais si on la plaçait sur le méridien, l'écart entre les Pléiades et le Bouvier n'était plus si grand.

Nous voyons que nous n'avons pas encore trouvé la position exacte qui correspond à celle de l'Odyssée, pour laquelle nous pourrions reconstruire et soumettre à la vérification les constellations du ciel telles que les décrit l'Odyssée; ce passage parle d'une époque qui se situe encore avant 900 av. J.C., nous devons aller encore un peu plus loin dans l'application de la Précession des Équinoxes pour retrouver dans ce passage de l'Odyssée une peinture fidèle de la nature réelle.

Nous devons en fait déplacer encore le pole nord de quelques degrés vers l'est, de telle sorte que, depuis le pole, le méridien passe au moins par a, l'étoile la plus à l'ouest de la Grande Ourse. Si je tire une ligne passant par le pole céleste et a de la Grande Ourse (c'est le méridien), elle coupe l'écliptique à 133° et cela représente pour moi le degré du solstice d'été pour l'époque considérée; et l'endroit où ce méridien coupe le cercle décrit par le pole de l'équateur autour du pole de l'écliptique est le pole nord correspondant. Aujourd'hui, le point du solstice d'été tombe à 90 ° sur l'écliptique, il tombait alors à 133 °, c'est à dire 133 - 90 = 43° plus à l'est. Et de même, le pole nord d'alors tombait 43° plus à l'est que celui d'aujourd'hui.

Nous avons alors a de la Grande Ourse sur le méridien, et le Bouvier, les Pléiades et Orion se trouvent en même temps au dessus de l'horizon. La direction du nord est donnée par au moins une étoile de la Grande Ourse, l'orientation est possible.

Mais cette étoile devait être à son point culminant pour permettre l'orientation, et comme la Grande Ourse tourne constamment dans le ciel, la question se posait : comment savoir si elle culminait h Nous devons d'abord étudier avec précision la répartition spatiale des étoiles de la constellation et ensuite chercher à quelle époque s'est présentée la configuration décrite.

 

A. Dans ce passage, l'orientation nous est donnée par quatre constellations. Une seule étoile ne suffisait-elle pas, comme aujourd'hui h Aujourd'hui, pour nous orienter, nous tirons une ligne par les deux roues arrière du chariot, les étoiles a et b de la Grande Ourse; de là, en reportant quatre fois la distance entre a et b, nous tombons sur a de la Petite Ourse, Cynosura, qui est notre étoile polaire. Si, en la regardant en face, nous tirons la ligne qui passe par elle et le zénith, et si nous prolongeons cette ligne jusqu'à l'horizon, nous avons le nord devant nous, le sud derrière, à droite l'est, à gauche l'ouest. La Grande Ourse peut bien faire ce qu'elle veut, aucune de ses étoiles nous indique le nord; seule l'étoile polaire le fait, que nous trouvons grâce à la Grande Ourse. Il nous est facile aujourd'hui de nous orienter à toute heure de la nuit, car l'étoile polaire est toujours visible et sa position change peu.

     Mais si nous nous plaçons en 900 av. J.C., ou même encore plus en arrière, il n'y avait alors pas d'étoile polaire. Sur le cercle que décrit le pole de l'équateur autour du pole de l'écliptique, il n'y a, entre a de la Grande Ourse et a du Dragon, c'est à dire entre aujourd'hui et jusqu'à presque 3000 av. J.C., aucune étoile fixe significative qui ait pu servir d'étoile polaire.

     On comprend maintenant pourquoi il est donné dans l'Odyssée, pour s'orienter vers le nord, non pas une étoile, mais toute une configuration d'étoiles. Il n'y avait pas d'étoile disponible qui permette, seule et toujours, de s'orienter, comme aujourd'hui, la Grande Ourse devait culminer, et cela se reconnaissait à la position de plusieurs étoiles dans le ciel.

     Dans les quatre constellations qui nous sont données, la Grande Ourse est la principale, les trois autres des constellations auxiliaires dont il faut observer la position dans le ciel.

La Grande Ourse était la constellation polaire; la mention de sa caractéristique de circumpolarité, êmmorÒw loetr«n (ammoros loetron : "privé des bains")

     montre qu'elle était constamment visible dans le ciel, et donc représentait la constellation polaire; grâce à elle, on pouvait s'orienter vers le nord. Pour l'instant, nous avons placé le point du solstice d'été à 133° sur l'écliptique, et pris a, l'étoile la plus à l'ouest de la Grande Ourse, comme l'étoile déterminante; il faudraencore rechercher si cela est juste, s'il ne faut pas prendre une autre étoile, ou toute la constellation, comme indiquant le nord. Mais si a de la Grande Ourse se trouve sur le méridien, le Bouvier est au nord ouest, les Pléiades et Orion au sud ouest, toutes à peu près à la même hauteur au dessus de l'horizon. La constellation des Pléiades était aussi connue que celle de la Grande Ourse; déjà son nom, qui lui a été attribué à cause de ses rapports avec la navigation, pl°v, (pleo) "naviguer", montre sa popularité; généralement elle est nommée avec les Hyades, celles qui apportent la pluie, de Ïei, (uei)  "il pleut." Pour notre passage, les Hyades et les Pléiades peuvent être prises comme un groupe d'étoiles (Il. XVIII, 486, "les Pléiades et les Hyades"). À l'époque où la Grande Ourse était utilisée elle-même pour s'orienter au nord, à l'époque où a de la Grande Ourse, comme nous l'avons admis, tombait encore dans l'arc du solstice, les Pléiades et les Hyades formaient une constellation caractéristique des équinoxes de printemps et d'automne. Le point de l'équinoxe de printemps tombait alors 43° plus à l'est qu'aujourd'hui; Les Pléiades se trouvent environ à 65° sur l'écliptique. On voit alors qu'au coucher du soleil en Mars, et par suite au lever du soleil en septembre, elles se trouvent à l'ouest, environ à 22° au dessus de l'horizon, et sont donc en relation naturelle avec la navigation au printemps et avec les pluies en automne. Une constellation aussi connue n'aurait-elle pas pu servir seule à l'orientation h En général, on devait au moins savoir que les Pléiades se trouvaient à l'ouest de même que la Grande Ourse se trouvait au nord au moment de sa culmination. Mais de manière générale, elles auraient encore moins suffi à s'orienter que la Grande Ourse. Car, si elles étaient suffisamment hautes au dessus de l'horizon pour être bien visibles, elle ne se trouvaient pas tout à fait à l'ouest, mais au sud ouest. Les Pléiades ne sont donc dans notre passage qu'une constellation auxiliaire, mais indiquant l'ouest d'une manière générale.

     Le Bouvier était un voisin si remarquable de la Grande Ourse, qu'on l'appelait Ùc¢ dÊvn; cet attribut montre combien les anciens observaient avec exactitude; la course journalière de cette constellation est si grande, sa course nocturne si petite, qu'elle est presqu'une constellation circumpolaire et qu'elle est visible tous les jours tantot dans le ciel de l'est, tantot dans celui de l'ouest; et pourtant ils savaient bien que ce n'était pas une constellation circumpolaire, qu'elle se plongeait dans la mer (dÊvn), c'est à dire qu'elle passait sous l'horizon avec le soleil; c'était le cas en novembre (Ùc¢); mais à minuit le même jour, elle était de nouveau visible dans le ciel du nord est; le Bouvier était toute l'année le compagnon fidèle de la Grande Ourse, et une constellation auxiliaire encore plus fiable que les Pléiades pour s'orienter; mais seule, elle était aussi peu propre à l'orientation qu'elles. La proximité de la Grande Ourse et l'attribut Ùc¢ dÊvn (opse duon) la caractérisent suffisamment comme une constellation du nord, on devait avoir su que, là où elle se lève, c'est le nord est.

     Ainsi, aucune de ces trois constellations ne suffisait à elle seule pour offrir une orientation sûre, mais, comme le montre le globe céleste, quand l'étoile la plus à l'ouest de la Grande Ourse culminait, les Pléiades et le Bouvier étaient visibles à la même hauteur au dessus de l'horizon, de sorte que nous pouvons en déduire que ces deux constellations auxiliaires servaient précisément à montrer quand avait lieu la culmination de la Grande Ourse, qui indiquait alors la direction du nord.

     Les trois constellations formaient un triangle dans le ciel; la Grande Ourse à sa pointe, les Pléiades et le Bouvier à sa base; et quand la base était horizontale, les Pléiades et le Bouvier à la même hauteur au dessus d­e l'horizon, on savait que la Grande Ourse culminait; si une de ces constellations se trouvait encore sous l'horizon, ou bien plus bas au dessus de celui-ci que l'autre, on savait que la Grande Ourse n'avait pas encore atteint son point culminant.

     Les Pléiades et le Bouvier sont facilement reconnaissables, même par l'homme du commun, grâce à leurs éclatantes étoiles de première grandeur, la première par Aldébaran dans les Hyades, la seconde par Arcturus. Nous pouvons même préciser encore plus notre triangle : quand Aldébaran et Arcturus sont à la même hauteur dans le ciel, la Grande Ourse culmine; le globe céleste nous montre qu'il s'agit d'étoiles particulières de la Grande Ourse, à savoir a et b. Nous devons alors vérifier si le passage considéré nous permet cette restriction. Orion va nous l'apprendre.

     Pour le moment, nous voulons juste montrer que ce passage possède déjà un valeur astronomique générale; si la Grande Ourse donne la direction du nord, §p' éristerå (ep' aristera : "à gauche") doit signifier "vers l'est".

     Orion, la quatrième des constellations évoquées, n'était pas moins remarquable dans le ciel et plus facile à reconnaître que les trois autres. Sa ceinture est brillante et de part et d'autre de cette ceinture, se trouvent deux étoiles de première grandeur, Betelgeuse et Rigel. Orion est mis en relation avec la Grande Ourse par le prédicat ÉVrivna dokeÊei, (oriona dokeuei) "elle épie Orion". C'est une observation tout à fait conforme à la nature, car l'axe de la Grande Ourse, passant par le milieu de g - d et le milieu de a - b, pointe exactement sur Orion, directement sur a. Qu'y a-t-il donc de remarquable à cela h Le poète a-t-il pris au hasard cette configuration de constellations, sa valeur ne consiste-t-elle que dans sa conformité à la nature h Je ne le crois pas, car un attribut choisi au hasard reste toujours sans signification.

     Nous avons appris que les astronomes homériques, par manque d'expressions techniques, ne pouvaient exprimer les concepts astronomiques que par l'énumération de phénomènes évidents; si nous considérons les choses ainsi, l'attribut ÉVrivna dokeÊei (oriona dokeuei) prend une signification scientifique. Dans notre configuration, Orion se trouve en effet au sud ouest du ciel. Nous avons dit qu'on avait dû, de manière générale, être suffisamment familier avec les Pléiades, à cause de leur rapport avec les saisons, et avec le Bouvier, à cause de sa proximité avec la Grande Ourse, pour savoir que les unes se trouvaient sensiblement à l'ouest, l'autre au nord est. Mais Orion se trouve exactement à l'opposé du Bouvier, et encore plus au sud que les Pléiades; l'auditeur grec devait avoir compris ce que voulait dire le poète : La Grande Ourse regardait vers le sud ouest. Cela ne suffit pas à épuiser le sens de ce attribut ; il y a deux possibilités :

a) si nous mettons l'accent sur Orion dans l'attribut ÉVrivna dokeÊei, (oriona dokeuei) et si nous prenons aussi la Grande Ourse comme un tout, nous interprétons : l'axe de la Grande Ourse est dirigé vers Orion, soit du nord est au sud ouest, et le poète aurait voulu, par cet avertissement empêcher qu'on ne prenne la direction de l'axe de la Grande Ourse pour celle du nord, il voulait indiquer que cet axe, parce qu'il était incliné vers le sud ouest, devait couper obliquement la direction du nord.

b) si nous mettons maintenant l'accent sur dokeÊei, (dokeuei) "épier, guetter", la position des étoiles de la Grande Ourse nous apprend que ce prédicat ne peut s'appliquer qu'aux étoiles a et b de la Grande Ourse, les deux autres étoiles du chariot get d ne sont absolument pas tournées vers Orion, dokeÊei ne leur convient pas, non plus qu'à e. Les étoiles a et b sont celles avec lesquelles, comme avec deux yeux, la Grande Ourse épie Orion. Si nous relions a et b par une ligne, celle-ci est perpendiculaire à la direction d'Orion, elle va du nord est au sud ouest Il se peut aussi que le poète ait voulu, par l'attribut ÉVrivna dokeÊei, (oriona dokeuei) empêcher que l'on ne prenne la direction a - b pour celle du Nord, et préciser que ces étoiles regardaient vers le sud ouest et que la ligne qui les reliait devait être coupée obliquement par la direction du nord.

    

On n'a pas à hésiter pour décider laquelle de ces deux possibilités est la bonne : dans la première, c'est toute la constellation qui est saisie comme constellation polaire, et son axe est coupé obliquement par le méridien.

     La Grande Ourse est une grande constellation, les indications données doivent s'appliquer, que son étoile la plus à l'ouest, a, ou son étoile la plus à l'est, h, soient sur le méridien. Mais cela contredit ce qui a été dit des Pléiades et du Bouvier; quand a culmine, ces deux constellations sont encore à la même hauteur au dessus de l'horizon, quand h culmine, les Pléiades et Orion sont déjà sous l'horizon, et le Bouvier proche de son point culminant; le triangle qui a été donné pour s'orienter est complètement décalé; il ne peut donc s'agir ici de la Grande Ourse dans son ensemble. Si l'on pensait que l'accent était mis sur la culmination d'une étoile, cela entrerait en conflit avec §p' éristerå (ep' aristera : " à gauche"); car, indépendamment du fait que l'axe change en permanence par suite de la rotation de la Grande Ourse, cela indiquerait le nord est quand l'étoile la plus à l'ouest culminerait et que les Pléiades et le Bouvier seraient sur la même hauteur et le navigateur, en la gardant à gauche, naviguerait parallèlement à elle vers le sud est, ce qui contredit tout le sens du passage car, par suite de la Grande Ourse au nord et de §p' éristerå (ep' aristera) il doit aller vers l'est. Si l'on voulait ne pas tenir compte de l'axe et considérer la Grande Ourse comme un simple groupe d'étoiles qui indique le nord, si les Pléiades et le Bouvier se trouvaient à la même hauteur au dessus de l'horizon, l'attribut ÉVrivna dokeÊei (oriona dokeuei),  n'aurait aucune signification, il serait superflu, il dérangerait même en compliquant inutilement l'orientation. Les trois constellations suffiraient à peine à une orientation à moitié exacte, il ne peut pas non plus s'agir de la Grande Ourse au complet.

     Mais nous comprenons déjà que ce n'est pas une étoile, a de la Grande Ourse, comme nous l'avions admis, qui peut avoir été décisive, car pour une seule étoile ÉVrivna dokeÊe convient encore moins que pour toute la constellation

     Prenons un autre cas de figure; a et b de la Grande Ourse, celles qui correspondent à l'attribut ÉVrivna dokeÊei, (oriona dokeuei), sont sur le méridien; si l'on doit trouver la direction du nord, il faut que chacun des attributs convienne; la ligne qui relie ces deux étoiles n'indique pas le nord, mais elle est perpendiculaire à la direction d'Orion; avec ces deux étoiles, la Grande Ourse regarde directement Orion, c'est-à-dire le sud ouest. Le navigateur sait qu'il doit trouver la direction du nord entre ces deux étoiles quand les Pléiades et le Bouvier sont à la même hauteur au dessus de l'horizon et qu'en tenant ces étoiles sur sa gauche, il fait route vers l'est. La justification la plus importante de l'exactitude de cette façon de voir est qu'il y a bien eu une époque où, quand Orion et Aldébaran étaient à la même hauteur au dessus de l'horizon, a et b de la Grande Ourse culminaient réellement.

     Nous nous trouvons donc devant une description conforme à la nature d'une configuration importante du ciel à une époque donnée, qui donne l'orientation vers le nord, l'est, le sud et l'ouest.

     Comme il n'y avait à cette époque aucune étoile polaire pour désigner le pole de l'équateur, on ne pouvait s'orienter de façon certaine que par l'observation d'une configuration stellaire, et, comme nous l'avons montré auparavant, ceci seulement pour une période donnée.

     Quatre constellations parmi les plus remarquables sont données, chacune marquée par une étoile de première grandeur, la constellation polaire, facilement reconnaissable, le Bouvier, les Pléiades et Orion. Seules ces quatre constellations étaient nécessaires pour donner la direction du nord, Aldébaran et Arcturus pour déterminer le moment où la Grande Ourse culmine, Orion pour indiquer que seules a et b de la Grande Ourse sont les étoiles déterminantes entre lesquelles le méridien doit être tracé. Aucune des quatre ne devait manquer, une cinquième aurait été superflue. On ne pouvait du reste en nommer d'autres, car, à l'exception de ces étoiles principales, il n'y avait pas d'autres étoiles de première grandeur sur l'horizon que l'on aurait pu nommer, à part Sirius; mais d'une part Sirius dans le ciel du sud ouest est le Chien d'Orion et appartient donc déjà à celle-ci, d'autre part il ne se trouve pas dans une situation remarquable qui aurait permis de clarifier la situation.

     La configuration était facile à saisir, un triangle est facilement compréhensible même pour un homme du commun; quand sa base était horizontale, comme le fléau d'une balance à l'équilibre, c'était le moment convenable pour s'orienter; en regardant a et b de la Grande Ourse on voyait le nord, en faisant un quart de tour et en laissant ces étoiles sur la gauche, §p' éristerå (ep' aristera), on regardait l'est, en faisant un demi tour, le sud, en faisant trois quarts de tour, l'ouest. Tous ces attributs, êmmorÒw loetr«n (ammoros loetron),  §p' éristerå  (ep' aristera), Ùc¢ dÊvn (opse duon) et ÉVrivna dokeÊei (oriona dokeuei),, sont conformes à la nature, significatifs et pertinents pour les constellations considérées.

     Nous avons vu que la Grande Ourse dans son ensemble convient aussi peu aux indications du passage considéré qu'une seule étoile; tirer le méridien à l'ouest de a et b de la Grande Ourse contredit le sens du passage, en plus petite mesure mais dans le même sens que si nous voulions l'appliquer à la configuration actuelle des constellations; le tirer à l'est de a et b de la Grande Ourse n'apporte rien, nous entrerions en conflit avec g et d de la Grande Ourse. L'interprétation du passage et la nature elle-même nous mènent à prendre a et b de la Grande Ourse comme étoiles déterminantes, seule cette configuration et aucune autre éclaire le passage considéré   , seule cette interprétation est conforme à la nature.

     Nous avons cherché et trouvé, en appliquant la loi de la Précession des Équinoxes, la configuration stellaire qui correspondait aux indications de notre passage homérique; l'accumulation des différentes particularités y prend l'aspect du hasard, leur interprétation celui de l'intention; nous avons le droit d'expliquer ce passage comme une description d'une configuration stellaire déterminante conforme à la réalité et nous avons la plus grande probabilité d'être dans le vrai si nous déclarons :

     À l'époque où le ciel était tel que le décrit le passage Od. V, 270-280, le méridien passait entre a et b de la Grande Ourse; cela veut dire que la ligne qui joint le pole de l'écliptique à celui de l'équateur et va jusqu'au point du solstice sur l'écliptique, passe aussi entre a et b de la Grande Ourse.

     Il reste encore un petit espace pour positionner le pole nord et le point du solstice d'été, mais une orientation aussi exacte que possible et valable pour une longue période, était, par suite de l'absence d'étoile polaire, liée à l'apparition de toute une configuration stellaire,

 

B. Après avoir étudié ce passage en relation avec l'espace céleste, nous allons maintenant considérer à quelle époque cette configuration était visible.

     Comme le ciel est en rotation constante, il est clair qu'on ne pouvait pas y trouver, à toute heure de la nuit la configuration donnée. Tous les jours, la voûte céleste effectue une rotation autour de son axe, tous les jours les constellations doivent se montrer au dessus de l'horizon; d'abord de bonne heure, puis à une heure toujours moins tardive de la nuit, ensuite à minuit, puis le soir, enfin le jour où naturellement elles ne sont plus visibles. Comme les anciens ne pouvaient pas chercher les étoiles en se basant sur les heures de la nuit, mais au contraire partageaient la nuit d'après les étoiles, nous devons, si nous voulons partir du temps, nous appuyer sur des périodes fixes, déterminées et connues.

     Si le méridien passait entre a et b de la Grande Ourse, ces étoiles seraient situées à 180° du soleil le 21 décembre à minuit et devraient être à leur point culminant; en conséquence, elles devraient culminer aussi le 23 septembre au matin à 6 heures, au lever du soleil et le 21 mars au soir, à 18 heures, au coucher du soleil; le 21 juin à midi; dans ce dernier cas, naturellement, elles ne sont pas visibles; mais à minuit le 21 juin, elle devraient avoir leur culmination inférieure. La venue des équinoxes de printemps et d'automne, des solstices d'hiver et d'été se fait à des dates déterminées et connues, avec lesquelles des configurations stellaires données peuvent être mises en rapport.

     Lorsque nous disons que s'orienter d'après cette configuration était quelque chose de commun, cela suppose que ces peuples avaient une grande connaissance du ciel; et de fait, un grand nombre de passages dans lIliade et l'Odyssée nous montrent que la science de l'astronomie était bien plus répandue dans l'antiquité qu'aujourd'hui où les calendriers, les horloges et les compas ont rendu superflue l'observation du ciel. Sur le bouclier d'Achille ne sont représentés que des phénomènes connus, tirés de la vie ordinaire des hommes, les quatre saisons et aussi le ciel et les étoiles de notre passage en Il. XVIII, 486; cela seul prouve combien cette configuration était populaire. Seul le Bouvier n'y est plus nommé; il semble que cette configuration était si populaire qu'il n'était même plus nécessaire de recenser les quatre constellations.

     Dans l'Odyssée, nous voyons l'application de cette configuration stellaire à la navigation; Ulysse s'en sert pour s'orienter. Elle est aussi parfaitement adaptée à l'Odyssée. Le contenu des douze derniers livres nous apprend que le retour d'Ulysse s'est fait au début de l'hiver; il est donc particulièrement approprié qu'Ulysse prenne ces constellations pour s'orienter au moment de l'équinoxe d'automne. Elles sont toutes dans la configuration donnée et a et b de la Grande Ourse culminent le 23 septembre, au lever du soleil, vers 6 heures, en octobre vers 4 heures, en novembre vers 2 heures, en décembre à minuit. Ulysse, qui le jour pouvait s'orienter sur le soleil, disposait ainsi, à partir de l'équinoxe d'automne, d'un moyen sûr d'orientation la nuit également pendant tout le temps de son retour en Méditerrannée. Les 17 jours de son voyage se situent entièrement dans le mois d'octobre, il pouvait donc s'orienter tous les jours avant le lever du soleil.

     Mais cette configuration stellaire est trop compliquée pour s'être imposée d'elle même au peuple, comme l'éclat rouge de Sirius par exemple; le choix de ces quatre constellations pour permettre de s'orienter dans le temps et dans l'espace suppose des études savantes, une connaissance scientifique du ciel; l'orientation d'après ces quatre constellation, leur rapport avec les quatre saisons, nous permet de conclure que cette connaissance était initialement acquise par des savants et que ce passage avait initialement un sens purement astronomique. C'est la manière de déterminer le méridien à une époque donnée. Cela est encore plus évident, si nous comparons notre passage avec un autre, qui sert également à déterminer le méridien, Il. VIII, 203, o„ d° toi ehw ÑElikhn te ka‹ Ahgåw d«r' énãgousi, " ceux qui, du nord (Kr. de la Grande Ourse) et du sud (Kr. du Capricorne), t'apportent des offrandes"[20]. Ici, la ligne passant par le nord, le méridien, est tirée entre le point du solstice d'hiver, le Capricorne, et la Grande Ourse; le 21 juin à minuit, la Grande Ourse se trouvait à sa culmination inférieure. Pour notre passage, le méridien est tiré du point du solstice d'été, de 133°, environ de la limite ouest du Lion: la Grande Ourse culminait le 21 décembre à minuit.

     Ces deux passages se complètent sur l'arc des solstices; notre passage nous apprend que la configuration donnée était déterminante pour toute une moitié de l'année, du 23 septembre au 21 mars, l'autre, Il. VIII, 203, nous apprend que l'on commaissait aussi une manière de s'orienter durant l'autre moitié de l'année, du 21 mars au 23 septembre. Elle n'est pas plus instinctive et populaire que l'autre, elle suppose une certaine détermination astronomique qui repose sur des indices significatifs, mais elle peut cependant facilement être devenue populaire par la suite.

     L'attribut Ùc¢ dÊvn, (opse duon) "qui se couche tard", ne semble pas non plus avoir été attribué par hasard au Bouvier; car quand, dans la moitié hivernale de l'année, Orion, les Pléiades et le Bouvier peuvent être aperçues au moment de la culmination de a et b de la Grande Ourse, au moment de leur culmination inférieure dans la moitié estivale de l'année, parmi ces trois constellations seul le Bouvier peut être aperçu dans le ciel du nord ouest.

 

C. Nous allons maintenant chercher pour quelle époque ce méridien était déterminé, c'est-à-dire de quelle époque provient cette information; cela est important pour connaître l'âge de ce passage.

     Si nous faisons passer le méridien, depuis pole céleste, par l'étoile a de la Grande Ourse, il coupe l'écliptique à 133°; si nous le faisons passer par l'étoile b de la Grande Ourse, il coupe l'écliptique à 138°; s'il doit passer entre a et b de la Grande Ourse, nous avons un espace de 5° sur l'écliptique; le point du solstice d'été peut s'être trouvé décalé entre 133 et 138°, c'est-à-dire que l'orientation donnée était valable de manière générale durant une période de 5 x 72 = 360 années.

     Aujourd'hui le solstice d'été tombe à 90°, il était alors à 133 - 90 = 43° ou
138 - 90 = 48° plus à l'est qu'aujourd'hui, et de même le pole nord; cela se situait entre k du Dragon et g de la Petite Ourse, là où se trouvent les deux petites étoiles de sixième grandeur; elles ne sont pas visibles à l'œil nu.

     Si nous prenons comme point de départ du calcul le point vernal de 1850, c'était le cas entre (43 x 72) - 1850 = 1246 av. J.C. et (48 x 72) - 1850 = 1606 av. J.C.; nous pouvons, pour ne pas aller trop loin, admettre en chiffre rond 1300 av. J.C.

     Nous voyons donc que nous avons bien fait de ne pas déplacer le méridien encore plus à l'est de a et b de la Grande Ourse; outre le fait que nous serions entrés en conflit avec g et d de la Grande Ourse, qui ne regardent plus vers Orion, nous n'aurions aucune étoile visible pour nous orienter et nous reculerions par trop dans le temps, sans qu'il y ait une raison à cela.

     Cet âge que nous donne le méridien passant entre a et b de la Grande Ourse, correspond parfaitement à celui que nous avons trouvé dans d'autres passages. Pour le passage Il. XIII, 1-38,

ZeÁw d' §pe‹ oOn Tr«ãw te ka‹ ÜEktora nhus‹ p°lasse,

toÁw m¢n ¶a parå tªsi pÒnon t' §x°men ka‹ ÙÛzÁn

 nvlem°vw, aÈtÚw d¢ pãlin tr°pen ˆsse faeinh

nÒsfin §f' hppopÒlvn Yrhk«n kayorvmenow a‰an

Mus«n t' égxemãxvn ka‹ égau«n hpphmolg«n

glaktofãgvn ÉAbivn te dikaiotãtvn ényrvpvn.

 §w Troihn d' oÈ pãmpan ¶ti tr°pen ˆsse faeinv:

oÈ går v g' éyanãtvn tina ¶lpeto hn katå yumÚn

 §lyÒnt' µ Trvessin érhj°men µ Danao›sin.

 

oÈd' élaoskopiØn e‰xe kreivn §nosixyvn: 10

 ka‹ går h yaumãzvn hsto ptÒlemÒn te mãxhn te

 ÍcoË §p' ékrotãthw koruf8w Sãmou Ílh°sshw

YrhÛkihw: ¶nyen går §faineto pçsa m¢n ÖIdh,

faineto d¢ Priãmoio pÒliw ka‹ n8ew ÉAxai«n.

¶ny' êr' v g' §j èlÚw ßzet' hvn, §l°aire d' ÉAxaioÁw

Trvs‹n damnam°nouw, Di‹ d¢ krater«w §nem°ssa.

 

 aÈtika d' §j ˆreow katebÆseto paipalÒentow

kraipnå pos‹ probibãw: tr°me d' oÎrea makrå ka‹ Ïlh

poss‹n Íp' éyanãtoisi Poseidãvnow hÒntow.

tr‹w m¢n Ùr°jat' hvn, tÚ d¢ t°traton ·keto t°kmvr 20

Ahgãw, ¶nya d° oh klutå dvmata b°nyesi limnhw

xrÊsea marmaironta teteÊxatai êfyita ahei.

¶ny' §lyhn Íp' ˆxesfi titÊsketo xalkÒpod' ·ppv

»kup°ta xrus°hsin §yeirhsin komÒvnte,

 xrusÚn d' aÈtÚw ¶dune per‹ xroh, g°nto d' hmãsylhn

xruseihn eÎtukton, •oË d' §pebÆseto difrou,

b8 d' §lãan §p‹ kÊmat': êtalle d¢ kÆte' Íp' aÈtoË

pãntoyen §k keuym«n, oÈd' ±gnoihsen ênakta:

 ghyosÊnh d¢ yãlassa diistato: to‹ d¢ p°tonto

 =imfa mãl', oÈd' Íp°nerye diaineto xãlkeow êjvn: 30

 tÚn d' §w ÉAxai«n n8aw §@skarymoi f°ron ·ppoi.

 

¶sti d° ti sp°ow eÈrÁ bayeihw b°nyesi limnhw

messhgÁw Ten°doio ka‹ ÖImbrou paipalo°sshw:

¶ny' ·ppouw ¶sthse Poseidãvn §nosixyvn

 lÊsaw §j Ùx°vn, parå d' émbrÒsion bãlen e‰dar

¶dmenai: émf‹ d¢ poss‹ p°daw ¶bale xruseiaw

érrÆktouw élÊtouw, ˆfr' ¶mpedon aOyi m°noien

 nostÆsanta ênakta: h d' §w stratÚn ’xet' ÉAxai«n.

 

Zeus, après avoir approché les Troyens et Hector

 des vaisseaux, les y laissa peiner et souffrir

en vain. Lui en détourna ses yeux brillants,

regardant au loin la terre des Thraces cavaliers,

des Mysiens qui combattent de près et des nobles

Abies, les plus justes des hommes, nourris de lait de jument.

Vers Troie, il ne tourna plus du tout ses yeux brillants.

Aucun des immortels, pensait-il en son cœur,

n'irait secourir les Troyens ou les Danaens.

 

Mais il ne veillait pas en vain, le dieu puissant qui ébranle la terre.10

Il suivait avec passion la guerre et le combat

d'un lieu élevé, du plus haut sommet de Samos

la Thrace. De là on découvrait l'Ida entier,

on découvrait la ville de Priam et les vaisseaux achéens;

C'est donc là qu'en sortant de la mer, il était allé s'asseoir. Il plaignait les Achéens

domptés par les Troyens; et contre Zeus, il s'irritait fortement.

 

Aussitot donc, il descendit de l'âpre mont

d'un pas rapide; alors tremblèrent les montagnes et forêts

sous les pieds immortels de Poséidon en marche.

Il fit trois enjambées; à la quatrième, il atteignit son but, 20

Aiges. Là son palais célèbre, dans les profondeurs d'une eau calme,

en or étincelant fut construit, incorruptible à jamais;

là, dès son arrivée, il attela au char ses deux chevaux

au sabot de bronze, au vol rapide, à la crinière dorée.

Il se couvrit d'or lui-même, prit un fouet d'or bien fait,

monta sur son char et poussa l'attelage sur les flots;

pour lui, bondissaient de tous cotés, les monstres marins

hors de leurs antres et ils reconnaissaient leur roi. Avec allégresse

la mer s'ouvrait; les chevaux volaient à toute vitesse,

sans même mouiller le dessous de l'essieu de bronze; 30

et vers les vaisseaux achéens ils portèrent le dieu d'un bel élan

 

Il est une large grotte, en des profondeurs calmes,

entre Tenedos et l'àpre Imbros

C'est là qu'arrêta ses chevaux Poséidon qui ébranle la terre.

Il les détela, leur jeta la nourriture divine pour les nourrir;

à leurs pieds, il mit des entraves d'or, infrangibles, indissolubles,

afin que, sur place, ils attendissent le retour de leur roi.

Puis il alla lui-même vers l'armée des Achéens.

     qui dépeint le coucher héliaque de Poséidon au moment du solstice d'hiver, le méridien passe à 145° sur l'écliptique, à l'ouest de g et d de la Grande Ourse, nous sommes en 2000 av. J.C. Pour la formule VIII, 203, ehw ÑElikhn te ka‹ Ahgåw (eis elikên te kai aigas), "vers la Grande Ourse et le Capricorne, au nord et au sud", il passe entre 136 et 143°, nous sommes en 1500 av. J.C.; pour notre passage, il passe entre 133 et 138°, nous sommes vers 1300 av. J.C.

     Cette différence dans l'âge des passages se reconnaît dans la saisie et l'expression des observations du ciel. En Il. XIII, 1-38, la constellation est encore le dieu Poséidon lui-même, et Zeus est le soleil; c'est encore, dans la forme et dans le fond, un mythe vivant qui s'exprime. En Il. VIII, 203, l'observation du ciel se limite à deux constellations, mais celles-ci ont encore un rapport religieux avec Poséidon. Dans notre pssage, il s'agit de données purement astronomiques, placées dans la bouche de Calypso et utilisées à des buts pratiques. Sur le bouclier d'Achille, Il. XVIII, 486, ces données astronomiques apparaissent dans une représentation très populaire du ciel et de la terre, et elles ne sont plus complètes. Le bouclier d'Achille appartient aux périodes les plus récentes, car il contient déjà quatre saisons. On voit dans la forme combien, avec l'avancée des équinoxes, la conception du ciel et l'expression de la pensée des hommes, est devenue plus dépouillée.

     Lorsque le méridien était passé tout à fait à l'ouest de a et b de la Grande Ourse et qu'aucune étoile à sa culmination ne permettait plus de s'orienter, le sens de ce passage pouvait n'être plus compris; mais il ne peut pas avoir été écrit à une époque où les constellations elles-mêmes ne le dictaient pas au poète et aux astronomes. Ce n'est que quand la Grande Ourse a vraiment joué un role pour la détermination du méridien, que le poète a pu la placer dans la configuration qu'il donnait, sinon il aurait dû formuler autrement sa pensée; en Il. XIII, 1-38, t°kmvr Ahgãw, (tekmor aigas) le but, le Capricorne, n'est pas visible, mais déterminé exactement par le solstice d'hiver du soleil. Personne n'aurait pu tirer une ligne significative dans le ciel sur la seule indication du Bouvier et des Pléiades, même si on avait ajouté que la Grande Ourse épiait Orion; on pourrait donner encore aujourd'hui les mêmes indications, mais elles n'auraient aucun sens, ne deviendraient jamais populaires et ne pourraient encourager un poète à les illustrer par un poème ni un navigateur à s'orienter d'après elles; elles n'ont pas de sens, tant que le méridien ne peut pas être tiré entre les étoiles de la Grande Ourse elle-même à sa culmination; la Grande Ourse, telle qu'elle est placée dans le poème, ne doit en aucun cas en être séparée lors de son interprétation.

     Ce passage ne peut avoir été écrit que lorsque le ciel se trouvait dans l'état où il est décrit.

     On dira : bon, ce passage est la transmission d'une ancienne description du ciel, qui a été reprise plus tard dans l'Odyssée. Je me satisfais de cette concession; elle explique au moins comment un passage de valeur astronomique si générale peut avoir été placé dans la bouche de Calypso et utilisé pour le voyage entre Ogygie et Schérie. Mais si l'Odyssée contenait toute une série de ces anciens passages et que ceux-ci soient en rapport les uns avec les autres, alors ils formeraient un arrière-plan qui vaudrait la peine d'être examiné.

     Les Grecs ont toujours rajeuni leurs traditions et on est habitué à s'en tenir aux indications les plus récentes. Je dois donc m'appuyer sur les indications les plus anciennes sur les événements de Troie, sur Thucydide, Hérodote, Ératosthène, pour montrer que l'âge trouvé concorde avec les données historiques. La date la plus reculée pour la guerre de Troie nous est fournie par le grand égyptologue R. Lepsius dans sa Chronologie der Ægypter (Chronologie des Égyptiens) où il dit, que dans les listes de Manéthon,  il a été ajouté à coté de Sethnectes, le derner roi de la XIXème Dynastie, qu'il serait celui qu'Homère appelle Polybos sous lequel Troie a été conquise : par' OmÆrƒ kaloÊmenow Polubow, 'Alkandraw énÆr, §f' / tÚ 'Ilion •alv : "c'est sous Alcandras, nommé par Homère Polybe, que Troie a été prise " .

     Sethnectes a régné de 1284 à 1277 av. J.C. Lepsius ne trouve aucune raison de ne pas attribuer ces mots à Manéthon lui-même et dit que le jugement du prudent Manéthon, fidèle à ses sources, qui n'avait pas pu jusqu'ici être pris en considération parce que sa Chronologie était trop peu connue, avait un poids très supérieur à celui d'Értosthène. Celui-ci avait autant raccourci les durées dans l'histoire égyptienne qu'il l'avait fait dans l'histoire grecque. De ce point de vue, l'âge que nous avons trouvé pour notre passage et dont la plus petite valeur est 1246 av. J.C., perd son aspect insolite et concorde pleinement avec les données historiques.

 

Znaim, Mars 1874.

 


ANNEXES (pour les cartes du ciel on se reportera à la versionPDF)

 



[1]               NdE : période caniculaire ou sothiaque.

[2]               Voir Ein Schluss auf das Alter der Ilias, (Une conclusion sur l'âge de l'Iliade), öst. Gymn. Zeitschr. Cahier IX, 1873; Édition séparée, Gerold, Vienne, 1874.

[3]               Neue Jahrbücher für Philologie (Nouvelles annales de Philologie), Leipzig, 1873, Cahier 2, p. 80.

[4]               A. v. Kremer, Aegypten (Égypte), Leipzig, Brockhaus, 1863, vol. 1, p. 218.

[5]               Ritter, Europa, pp 376, 363.

[6]               Voir Das Nordgestirn in der Odyssee (la constellation polaire dans l'Odyssée).

[7]               Wetzel, Himmelkunde (Astronomie), p. 318

[8]               Bode : gestirnter Himmel (le ciel étoilé), pp. 339 et 343.

[9]               Il. XXII, 318, esperoV, doit être discuté à part

[10]             Curtius Etym. (Etymologie)

[11]             Oesterr. Gymn. Zeitschr. (Cahiers des Lycées Autrichiens), cahier VI, 1874.

[12]             En Od. X, 143, ¶nya tÒt' §kbãntew dÊo t' =mata ka‹ dÊo nÊktaw,  il n'y a pas sunex¢w a?e‹.

[13]             Chronol. d. Aegypt, (Chronologie des Égyptiens), p. 540

[14]             Ernst Curtius, Griech. Gesch (Histoire Grecque).

[15]             Ein Schluss auf das Alter Ilias  (Une Conclusion sur l'âge de l'Iliade), Gymn. Zeitschr. IX, 1873. Edité séparée chez Gerold, Vienne.

[16]             NdE : Krichenbauer attribue à Sirius un éclat rouge, rotleuchtende,  qu'elle ne possède pas.

[17]             Bucholz, Hom. Kosmogr. (Cosmographie homérique, I, p. 278.

[18]             Oest. Gymn. Zeitschr. (Cahiers des Lycées Autrichiens), IX, 1873; Das Alter des Ilias (l'âge de l'Iliade), édition séparée par Gerold à Vienne.

[19]             Wunder der gestirnten Himmels (merveille du ciel étoilé), p. 248.

[20]             Oest. Gymn. Zeitschr. (Cahiers des Lycées Autrichiens), IX, 1873; Das Alter des Ilias (l'âge de l'Iliade), édition séparée par Gerold à Vienne.

 


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